Des journalistes du Monde et un sociologue attaquent Jean Bricmont dans un livre : il répond


Un flot continu d'attaques mensongères et d'approximations... pour changer !

Jean Bricmont, physicien et auteur du livre Les censeurs contre la République (disponible aux Éditions Jeanne), répond à Stéphane Foucart et Stéphane Horel (tous deux journaliste au Monde et titulaires en 2018 du prix européen du journalisme d’enquête pour leur série sur les Monsanto Papers) ainsi qu’à Sylvain Laurens (Sociologue, maître de conférences à l’EHESS) qui lui ont consacré un chapitre de leur dernier livre : Les gardiens de la raison Enquête sur la désinformation scientifique, (Paris, La Découverte, Septembre 2020).


En lisant l’introduction et la conclusion du livre, je me suis demandé ce qui pouvait justifier le fait de consacrer presque tout un chapitre de cet ouvrage à ma modeste personne. En effet, je n’ai absolument aucune sympathie pour les libertariens, aucun lien avec de quelconques lobbyistes (qui sont en principe la cible principale du livre) et j’ai toujours été extrêmement critique (au moins en interview, par exemple ici et sur facebook) à l’égard des « minimisateurs » de la crise du Covid (que les auteurs attaquent dans leurs conclusions) [1].

Je vais passer en revue les exagérations, déformations, affirmations sans preuves, et faussetés dans leur Chapitre 8 intitulé « Burn-out chez les héros de la raison » [2].

Mon but ici n’est pas uniquement de me défendre face à leurs attaques, mais aussi de faire un exercice pédagogique sur la situation catastrophique des médias français ainsi que d’un bon nombre d’intellectuels français.

p. 224 : À propos du canular de Sokal : « Considérant le canular comme le révélateur d’un processus plus général, la paire de scientifiques accuse nombre de philosophes et de sociologues postmodernes d’avoir abandonné leur objectivité au profit d’une approche purement esthétique des faits sociaux. Une approche regrettable à laquelle, selon eux, les campus de sciences sociales et d’études littéraires seraient convertis. »

Nous n’avons jamais utilisé l’expression « approche purement esthétique des faits sociaux » (j’ignore même ce que cela veut dire). Nous n’avons pas non plus dit que les campus de sciences sociales et d’études littéraires seraient « convertis à cette approche », même si tout le monde peut constater l’influence du postmodernisme sur ces campus.

p. 224 : « Aujourd’hui, le duo ne compte plus beaucoup de fans chez les défenseurs du progrès social. Les deux penseurs iconiques qui se battaient « pour la raison » trouvent désormais l’essentiel de leur public du côté des ultra‐ libéraux américains et de l’extrême droite. »

Preuves de ces assertions ? Ou même indications ?

p. 226 : Après avoir discuté du mythe chez les Indiens Lakota selon lequel ceux-ci descendraient de bisons, ils écrivent : « Pour les rationalistes en effet, il n’y aurait qu’une seule vérité. Et si l’on se met d’accord sur ce qu’est un argument rationnel, on s’entendra rapidement, au‐dessus des cultures, pour dire que les bisons – des animaux fort aimables au demeurant – n’ont que peu de gènes en commun avec les ancêtres des Indiens Lakota. »

Beh, oui…  On commence par concéder une évidence comme… évidente.

Mais quelques lignes plus loin, on lit : « la vérité du rationaliste « dur », assenée à coups de carbone 14, se heurte à un fait : elle aussi est le produit de son groupe de scientifiques – qui utilise le carbone 14 comme élément de preuve ultime. En d’autres termes, même s’il prétend défendre une vérité scientifique, l’argument du rationaliste sera reconnu comme tel seulement s’il fait partie d’un groupe de pairs qui reconnaissent cet argument comme recevable. À cela s’ajoute donc une autre limite : le consensus scientifique du moment est aussi celui des savants d’une époque. Ce qui est scientifiquement considéré comme vrai peut donc changer : c’est le produit de l’histoire de la science, de ses outils, de ses méthodes. »

Ici, les auteurs énoncent une autre évidence. Mais que signifie-t-elle ? Devrait-on avoir des doutes sur le fait que les Indiens Lakota ne descendent pas des bisons ? Il n’y a évidemment pas que le carbone 14 comme argument contre cette idée. Le simple bon sens, combiné à une connaissance élémentaire de l’évolution suffit à la faire apparaître comme absurde.

On trouve ici le glissement habituel (que Sokal et moi critiquons sans arrêt) entre la vérité (unique selon les rationalistes quand les questions sont bien posées) et ce qui est « considéré comme vrai » et qui peut évidemment changer. Mais l’exemple choisi montre aussi que certaines idées « considérées comme vraies » ne changent pas : non, on n’acceptera jamais l’idée selon laquelle les Indiens Lakota descendent des bisons.

Bref, on commence par admettre une évidence puis on la « nuance » au moyen d’une autre évidence, sans expliquer en quoi cela rendrait la première évidence moins évidente. C’est pour le moins confus.

p. 227 : « Alan Sokal et Jean Bricmont sont des physiciens ; ils traitent les problématiques liées aux sociétés humaines comme ils traiteraient de questions d’astronomie. Pour eux, les différences entre sexes procèdent de différences biologiques et matérielles indiscutables : être une femme répondait à des définitions biologiques avant même que la société ne se saisisse d’elle et la nomme à la naissance. Les différences entre les femmes et les hommes sont inscrites dans la matérialité du corps, elles ne sont pas « que » sociales : la femme peut enfanter, l’homme non. Tout ceci ne serait qu’une affaire de chromosomes et donc, d’abord, de lois du vivant sur lesquelles « s’appuieraient » en second lieu des relations en société. De leur point de vue, les théories se fondant sur l’enracinement social des rapports hommes/ femmes relèvent donc du relativisme – qu’ils dédaignent. »

D’abord, je ne sais pas où nous avons traité  des « problématiques liées aux sociétés humaines comme de questions d’astronomie ». Pour ce qui est des différences hommes-femmes, il y a une grande différence entre dire « la femme peut enfanter, l’homme non » (beh, oui…) et dire « les théories se fondant sur l’enracinement social des rapports hommes/ femmes relèvent donc du relativisme »: d’abord nous n’avons jamais dit cela, et cette idée (l’enracinement social des rapports hommes/ femmes) est vraie ou partiellement vraie ou fausse, mais en soi n’est pas du relativisme. Par ailleurs, nous sommes physiciens, et nous ne nous prononçons pas sur ce genre de questions, si ce n’est pour dire que le débat doit être ouvert.

p 227 : « Ainsi, pour les physiciens que sont Sokal et Bricmont, les philosophes Michel Foucault, Jacques Derrida ou Gilles Deleuze s’opposent à la modernité car ils mettent en cause l’idée qu’il y aurait des vérités scientifiques établies : ils se disent ou plutôt sont souvent décrits comme “postmodernes”. »

Nous n’avons pas parlé de Foucault et pratiquement pas de Derrida (la référence à Derrida dans leur livre est une critique par Derrida d’Impostures intellectuelles).

p. 229 : « Jean Bricmont fait bien plus qu’accompagner l’Afis dans son détachement progressif de l’Union rationaliste, déjà impulsé par Jean‐Paul Krivine et Michel Naud. Il affûte le tranchant de la ligne politique de l’association, alors en pleine évolution : l’Afis entend prendre position sur les questions des OGM et de l’application industrielle des technologies de façon plus marquée que ne l’a fait jusqu’à présent l’Union rationaliste. »

Preuves? Indices? Seule référence, un livre de Sylvain Laurens, un des auteurs de ce livre.

p. 230 : « Jean Bricmont mélange la critique du postmodernisme et, déjà, celle des écologistes mobilisant l’expertise liée au réchauffement climatique ». Puis, ils me citent: « Finalement plutôt que de critiquer une modeste association de bénévoles [comme l’Afis], ayant un plantureux budget de 20 000 euros, on pourrait se poser un certain nombre de questions impies concernant la culture intellectuelle de notre temps. Qu’ont fait, par exemple, des philosophes aussi différents que Louis Althusser, Paul Ricœur ou Bernard‐Henri Lévy pour encourager l’esprit critique face à la psychanalyse ? Rien, évidemment, au contraire, eux et bien d’autres philosophes ont, pour des raisons essentiellement religieuses ou politiques, donné des lettres de noblesse à cette discipline, ce qui permet d’éviter de poser la question cruciale de sa validité empirique. Ou encore, lors des débats sur le nucléaire, les associations “citoyennes” qui s’y opposent acceptent‐elles des débats contradictoires et honnêtes avec des scientifiques qui ne sont pas d’accord avec elles ? Et si les “experts” sont ipso facto suspects, pourquoi faudrait‐il alors les croire lorsqu’ils mettent en garde contre les risques de réchauffement global ? Est‐ce que dans les départements de sciences humaines on aborde de façon attentive et impartiale les approches biologiques du comportement humain (neurosciences, génétique, sciences cognitives, psychologie évolutive) ? »

Je ne vois pas en quoi c’est une critique « des écologistes mobilisant l’expertise liée au réchauffement climatique ». Je fais simplement remarquer que si l’on accepte l’expertise dans un cas (le réchauffement climatique) pourquoi ne pas l’accepter dans d’autres (les OGM, la 5G ou le nucléaire)? Or les écologistes invoquent en général l’expertise quand cela les arrange. Et pour ce qui est de la psychanalyse, quand j’ai écrit cela (avant le livre d’Onfray), il me semblait qu’il était plus que temps  qu’une critique rationnelle de cette pseudoscience soit audible en France.

p. 231 : « Mais surtout, il adopte une position maximaliste de défense de la liberté d’expression, qui semble proche de celle de Noam Chomsky au premier abord. Depuis les années 1980, le linguiste américain, déjà icône de la gauche radicale, plaide pour une application littérale de la liberté d’expression (freedom of speech). Dans la tradition du débat et du libéralisme à l’américaine, le free speech offre à tout un chacun le droit total et absolu d’exprimer ses idées. Et c’est du débat contradictoire, pilier d’un espace démocratique sain, qu’émergera la vérité. »

Sauf que cette position « maximaliste » n’est rien d’autre que celle exprimée par l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme (« Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit. »), ainsi que par  la plupart des constitutions des états démocratique et qu’elle fondait la loi française de 1881 sur la presse (avant les lois Pleven de 1972 et Gayssot de 1990).

p. 231 note a : « Bernard Lahire avait produit pour l’Afis une longue critique de la pseudo‐ thèse de sociologie soutenue par l’astrologue Élisabeth Teissier en 2001 sous la direction de Michel Maffesoli. »

Là-dessus nous sommes d’accord, voir : L’astrologie, la gauche et la science, Jean Bricmont & Diana Johnstone, Le Monde Diplomatique, août 2001

p. 231-232 : « Noam Chomsky réduit la recette, pourtant subtile, d’un débat public éclairé permettant de déboucher sur la vérité à un se