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Le dégoût du pouvoir

Parmi les hommes, certains ont le goût du pouvoir (dominer ses semblables), d’autres pas, question de nature. Deux espèces d’individus se partagent le goût du pouvoir : ceux qui veulent agir pour les autres et qui agissent effectivement pour les autres, au détriment de leur tranquillité, de leur image, parfois de leur vie, et les malades mentaux. Dans la catégorie des malades mentaux se classent les menteurs chroniques, les manipulateurs et les psychopathes. Ces derniers ne se sacrifient pas pour les autres, mais sacrifient les autres à leur désir de puissance. Ce schéma perturbant fonctionne jusqu’à ce que les victimes s’en rendent compte : alors les choses tournent mal. Les Gilets jaunes sont ces Français qui ont compris que le pouvoir ne leur voulait pas du bien.

 

Le régime politique actuel est l’illustration de cette dérive pathologique. Il travaille pour une caste (pas seulement les « puissants » au sens de Juan Branco mais l’étage au-dessus), pour des intérêts supérieurs inaccessibles au commun des mortels, et néglige le reste de la population, tout en comptant sur l’apathie des citoyens qui ont horreur du désordre. Tranche non négligeable puisqu’on y range les retraités, les nantis et les apolitiques. Cet ensemble fait un score honorable qui peut même grossir en cas de « danger fasciste » agité devant le taureau, ce qui fut le cas il y a deux ans, le 7 mai 2017. Depuis cette date fatidique, sous l’impulsion d’un pouvoir oligarchique (la domination d’une infime partie sur le tout), la France a reculé sur tous les tableaux, et des tableaux essentiels : liberté d’expression, paix sociale (le « vivre ensemble »), morale publique.
Le pouvoir actuel a étranglé la liberté d’expression, menacé la paix sociale, dérapé dans la violence (2 000 blessés graves en six mois), la désinformation (le ministère de l’Intérieur est surnommé le ministre de l’Arithmétique…) et l’indignité (aucun officiel ne s’est déplacé au chevet des éborgnés). Un changement est inévitable. Sera-t-il contrôlé une fois de plus par les instances supra-politiques ou déterminé par la poussée sociale ? Sans doute un compromis de ces deux forces.

Le pouvoir d’Emmanuel Macron est perdu, les chocs répétés dus aux assauts des Gilets jaunes lui ont fait perdre la boule et lâcher son sceptre. Le pouvoir est à ramasser, et dans la coulisse se prépare le remplacement. Le peuple n’a rien à proposer, à part une 6ème République pour l’instant très floue qui ne garantit pas le retour à la démocratie et à la liberté d’expression. L’histoire se joue dans les périodes charnières. En perdant son autorité, Emmanuel Macron a fait échouer une forme de pouvoir trop vertical à une époque où les flux d’information horizontaux recollectivisent les individus et créent des pôles de résistance inattendus.

La volonté de puissance est-elle pathologique ?

La chute de Carlos Ghosn participe du même schéma : celui que toute la presse présentait comme le roi de l’Automobile, le sauveur de Renault, l’as de l’industrie française à l’international, a dérapé sur une piteuse affaire d’ABS (abus de bien social, mais aussi système de frein antiblocage). Ses revenus pharaoniques ne lui suffisaient pas (il a gagné 130 millions d’euros chez Renault depuis qu’il a pris la tête du groupe en 2005 !), il s’est servi dans la caisse d’une filiale maison (RNVB) pour un minimum de 11 millions en dépenses personnelles fastueuses : voyages princiers, fêtes somptueuses, bijoux… La crème du show-business entrepreneurial a été invitée par Carlos – un « terroriste » dans son genre – sur les spots favoris de la jet-set : Carnaval de Rio, Festival de Cannes, palaces de la Côte, et Versailles pour un dîner du trois étoilé Ducasse à l’occasion des 60 ans du PDG…
Libéré sous caution le 25 avril par les autorités nippones, le capitaine d’industrie a été dégradé en passant par la case prison, et la prison, au Japon, n’est pas une maison trois étoiles.

RNBV, créée en 2002, serait donc bien au coeur d’une bonne partie des montages financiers opaques imaginés par l’ex-président de l’Alliance. En plus des menus plaisirs de Carlos Ghosn, cette structure aurait aussi réglé de nombreuses factures de consultants embauchés par l’ex-patron. L’Express, qui a décortiqué dès novembre 2018 le fonctionnement de cette filiale, a révélé l’existence d’une ligne “frais de consultant” aux montants très substantiels : 22,022 millions d’euros sur la seule année 2015 ; 19,15 millions en 2016. Alain Bauer ou encore Rachida Dati ont fait partie de ces consultants ou avocats de luxe payés par la société néerlandaise.

Ces noms font partie du who’s who de l’oligarchie mondialiste, ils ne vivent pas sous le régime des lois du commun et la folie des grandeurs les guette. Ils ont perdu le contact avec le réel, ou alors évoluent dans un autre réel. Carlos Ghosn et Emmanuel Macron appartiennent à une race de dirigeants en voie de disparition. Ils se sont brûlé les ailes au moment où l’information va plus vite que leurs défenses n’ont le temps de s’ériger, malgré la puissance de leurs cabinets d’avocats. Tout finit par se savoir, tout circule, et cette donnée révolutionnaire doit être prise en considération. Les magnats du monde politico-économique vivent aujourd’hui les mêmes désagréments que les stars à l’arrivée des hebdomadaires people. Le moindre écart antidémocratique peut être synonyme de chute.

Le jeune président de la République française pensait que sa fête de la Musique à l’Elysée ne laisserait pas de traces, il avait tort. Il a sombré ce jour-là, ivre de (son) pouvoir, qu’il était paradoxalement en train de perdre : il n’y a pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne. A ce niveau de dérapage, il est plausible de parler d’une pathologie mentale spéciale pour grands de ce monde. Donald Trump, par rapport à ces puissants déchus, passe désormais presque pour un homme normal, un homme qui garde le contact avec les gens, malgré sa fortune évaluée à quatre milliards de dollars et les pressions extrêmes qui s’exercent sur les tempes du président de la première puissance économique et militaire mondiale. Les journalistes français, après deux ans de critiques acerbes, se voient obligés de reconnaître que le populiste américain s’en sort mieux que prévu (prévu par eux) :

La volonté de puissance est-elle maléfique ?

La plateforme internet de films et séries Netflix propose deux documents sur le tueur en série Ted Bundy. Le premier est une fiction sur sa relation normale avec sa compagne (qui ignorait ses crimes mais avait des doutes) et sur ses procès, le second un documentaire monté à partir d’archives de la police et des médias, notamment des séquences tirées d’un document sonore d’une centaine d’heures de conversations avec un journaliste. Inutile de refaire la biographie du « serial killer » le plus tragiquement célèbre, coupable de trente homicides sur des jeunes femmes en majorité étudiantes, et probablement trois fois plus, qu’il n’a pas admis ou pas assumés (enfants de moins de douze ans).

Deux aspects du personnage sautent aux yeux : quand il nie – il niera jusqu’au bout, jusqu’à son exécution – avoir tué toutes ces jeunes filles, on peut paradoxalement le croire, car le Bundy qui s’exprime devant les caméras et devant ses juges n’est pas le Bundy qui commet ses forfaits. Cette dissociation lui permet de passer à ses propres yeux pour innocent et de se défendre avec la fougue et les accents d’un véritable innocent qui feront douter bien des jurés.

Ainsi la normalité peut-elle côtoyer l’anormalité, le bien côtoyer le mal. Cela explique que certains êtres humains, ceux que les psychiatres appellent les psychopathes, sont capables de duper leur monde et de faire cohabiter l’ange et le monstre, l’Homme et la Bête. Leur champ d’action, non délimité par la morale, est alors bien plus large que celui des citoyens soumis à la morale commune. L’individu désobéissant, libéré de sa morale, de la notion de bien et de mal, peut à loisir exercer sa domination ou sa prédation sur les individus qui craignent la loi. Le psychopathe se substitue à la loi, il devient la loi, décide du plaisir et de la souffrance, de la vie et de la mort. Au moment où le psychopathe se prend pour Dieu, il devient le Diable.

 

« Je ne suis pas un animal, je ne suis pas fou, et je n’ai pas une double personnalité. Je suis juste un individu normal. » (Ted Bundy)

Mentir, pour un tueur en série ou un homme politique cynique, est donc une seconde nature, est la seconde nature. C’est cette potentialité qui désoriente les honnêtes gens, habitués à accorder leur confiance sur des caractéristiques sociales consensuelles : une personne bien mise, qui a fait de grandes études (ENA, Sciences Po, Polytechnique) et qui occupe un poste à responsabilités ne peut pas être mauvaise. Dans la conscience populaire, ces êtres « supérieurs » sont aussi supérieurs du point de vue de la moralité.

Or pas du tout, c’est même le contraire (les balkany) : pour se hisser en haut de la pyramide sociale, il est nécessaire de se délester progressivement de toute morale. Rares sont ceux qui ont atteint la tête d’un pays et qui sont restés honnêtes, droits, dignes et sains d’esprit. Ce sont ces vertus que réclame le peuple mais aujourd’hui, en régime d’apparence démocratique, ce combo miraculeux est impossible à réaliser. Les forces qui sont à l’œuvre au sommet ne laissent pas passer un tel spécimen qui les condamnerait de fait : elles le détruisent avant qu’elles ne soient détruites par lui. C’est parce que la démocratie subit les influences de pouvoirs intermédiaires rarement visibles (Le Siècle, Fondation Saint-Simon, Institut Montaigne, Fondation Jean-Jaurès, Terra Nova, IFRAP, Fondapol, Fondation Copernic pour les clubs, plus les « réseaux » de pouvoir, encore moins discernables pour le public), qu’un authentique démocrate ne peut arriver au sommet en servant les intérêts du peuple.

C’est le paradoxe de notre démocratie qui déclenche chez les citoyens des envies croissantes de populisme, c’est-à-dire d’effacement des puissances intermédiaires.

Victor Mara

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