Un infirmière rappelle ce qu’était son quotidien au moment de la vague du COVID-19


C'était intense...

Une infirmière en réanimation a livré son témoignage sur son quotidien lorsque la pandémie était à son plus haut niveau en France.

Je vois beaucoup de monde, un peu partout, à la télé ou à la radio, oublier ce que la Covid a engendré pendant ce qu’on a appelé la vague. Alors j’aimerais parler de ce qu’on a pu voir en service. Quand la vague est arrivée, je bossais comme Infirmière Diplômée d’État en réanimation. On sait déjà que la Covid engendre des symptômes à long terme pour des personnes ayant eu une forme mineure à modérée.

Ici, je ne parlerai que mon expérience, de ce que j’ai pu voir pour les patients atteints de forme grave. Ça sera aussi pour moi une forme d’exutoire. J’ai bossé les trois jours où « la vague » est arrivée. Quand on a pris nos postes le matin, nos collègues nous ont dit : « c’est pour ce matin ». On a eu du mal a les croire, parce que c’était calme depuis 2 semaines, les lits étaient vides, et on tournait au ralenti.

On était le 16 mars. On a tranquillement fait nos tours. Tout avait été anticipé. On était en sur effectif : 9 infirmiers au lieu de 7, 15 lits de réanimation supplémentaires, des soins continus aménagés pour accueillir des patients de réanimation. On se sentait prêts. Et puis, à 10h, un premier patient est arrivé.

« On était en sureffectif, et pourtant on était pas assez »

La cinquantaine, en détresse respiratoire aiguë. Puis un deuxième. Puis un troisième, en l’espace d’une heure. Et ça ne s’est plus arrêté. Les patients arrivaient, la plupart avec déjà des symptômes de détresse respiratoire. On était en sureffectif, et pourtant on était pas assez. Il fallait intuber, poser des voies, préparer des drogues, monter des dialyses. Ce qu’il faut comprendre, c’est que l’urgence, on la connaît. On sait la gérer quand il y a une entrée. Mais quand il faut en gérer 5 à la fois, on a beau avoir tous les effectifs du monde, ça n’est pas suffisant.

Les normes d’hygiène changeaient d’une heure a l’autre : « Changer de tenue entre chaque patient, puis non parce qu’on en aurait pas assez, réutiliser les masques FFP2 pour ne pas manquer. » On était dans cette ambiance anxiogène de l’inconnu, où l’on ne connaissait pas bien l’adversaire, et où on ne savait pas à quoi on s’exposait. Certaines de mes collègues étaient en stress dépassé, à répéter qu’on allait tous mourir.

Ce qu’il faut savoir aussi, c’est que la plupart du temps, on a le temps pour gérer les détresses vitales. Les patients se dégradent progressivement, sur un temps suffisamment long, pour qu’on puisse passer d’un masque haute concentration à l’optiflow, avant de se dire « il est temps d’intuber ». Là, c’était différent. Je n’ai que trois années d’expérience en réanimation, mais une dégradation aussi insidieuse, c’était nouveau.

« Il a fallu faire des choix pour sauver le plus de monde possible »

On a été confrontés à des patients cliniquement stables, aux lunettes a oxygène, qui se sont mis a se dégrader, et a présenter une désaturation majeure en l’espace de quelques minutes. On avait plus le temps de prendre le temps. Tous les patients étaient en urgence vitale, et il a fallu faire des choix pour sauver le plus de monde possible.

Cette première journée, on a accueilli un patient d’une cinquantaine d’année. Aux lunettes a oxygène a 10h, il s’est mis a désaturer à 10h15. Il perdait un point de saturation par seconde, on n’avait plus de temps de lui expliquer, de le préparer. Alors on a tout préparé, et on s’est installés pour l’intuber. Je n’oublierai jamais la peur dans ses yeux. Dans l’agitation environnante, pour dissiper l’angoisse dans ses yeux, j’ai passé les drogues a ma collègue pour pouvoir lui tenir la main le temps de l’endormir, et qu’il ne soit pas seul face à l’angoisse.

« On n’a pas eu le temps de rendre [le corps] présentable, ni d’éteindre le scope et le respirateur »

Et puis il a fallu continuer. On a continué a recevoir des entrées. Un patient de 60 ans, en arrêt a l’arrivée, qu’on a pas pu réanimer. Et pour lequel on n’a pas eu le temps de le « rendre présentable », ni d’éteindre le scope et le respirateur. Il a fallu travailler l’heure suivante avec l’alarme « asystolie » en fond, parce qu’il fallait prendre ce temps pour les autres patients qui arrivaient.

Cette même journée, on a fait l’entrée qu’on redoutait tous. On a accueilli un de nos collègues, dans nos lits. Lui aussi en détresse respiratoire, sur le fil tendu du risque d’intubation. Mais on n’avait pas le temps d’avoir peur, alors il a fallu continuer à travailler. Je suis rentrée ce soir là, avec une heure de retard, en ayant mangé en 15 minutes, avec 3 décès et 3 fois plus d’entrées, lessivée.

Et les journées qui ont suivi ont été similaires. Accueillir, intuber, accompagner, et ne pas se laisser envahir la peur. Ne pas raconter aux proches pour ne pas accentuer un climat déjà bien trop anxiogène. J’ai vécu beaucoup de situations difficiles au cours de ma courte carrière, mais ces quelques semaines, cette peur dans les yeux des patients, la détresse des familles au téléphone, dans l’impossibilité de venir rendre visite a leur proche, je ne l’oublierai jamais.

« J’ai vu plus de décès en deux semaines qu’en une année d’exercice. »

Plusieurs de mes collègues ont eu des proches, des parents, hospitalisés dans d’autres réanimations de l’hôpital. Mais il a fallu tenir. J’ai vu plus de décès en deux semaines qu’en une année d’exercice. Des personnes qu’il a fallu mettre dans des housses, sans toilette mortuaire, sans famille pour accompagner. Des personnes dont les proches n’auront jamais eu la possibilité de visites et d’accompagnement.

Aujourd’hui, on demande aux gens de respecter la distanciation physique, et de porter des masques. Alors oui, c’est chiant, ça tient chaud, mais en comparaison de tout ce qui s’est passé, de toutes ces choses qu’on a pu voir, c’est peu. Si nous sommes amenés a recommencer ces semaines d’angoisse, on recommencera. Mais pour être tout a fait honnête avec vous, j’aimerais ne pas avoir a revivre ça une deuxième fois.

Alors portez vos masques. Respectez la distanciation. Et si vous en doutez, pensez que derrière Ces chiffres d’hospitalisation, de décès, il y avait des vraies personnes, avec une vie, une famille, et des soignants qui ont du apprendre a gérer des situations pour lesquelles on n’est jamais vraiment tout a fait prêts. Si vous n’êtes pas à risque, pensez aux autres.

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