MK-Ultra : dans les archives d’un chercheur sur le LSD


Traduit par le site Les Crises

Source originelle (en anglais) : The Intercept


Durant la nuit du 4 juillet 1954, la ville de San Antonio, Texas, a été secouée par le viol et le meurtre d’une fillette de 3 ans. L’homme accusé de ces crimes était Jimmy Shaver, un aviateur de la base aérienne voisine de Lackland, sans casier judiciaire. Shaver a prétendu avoir perdu la mémoire de ces événements.

La victime, Chere Jo Horton, 3 ans, avait disparu vers minuit à l’extérieur de la base aérienne, où ses parents l’avaient laissée sur un parking devant un bar ; elle jouait avec son frère tandis qu’ils y prenaient un verre. Quand ils ont remarqué sa disparition, ils ont formé une équipe de recherche.

En moins d’une heure, le groupe est tombé sur une voiture garée près d’une gravière ; les sous-vêtements de Chere étaient suspendus à l’une des portes de la voiture. Shaver est apparu dans l’obscurité. Il était torse nu, couvert de sang et de griffures. N’essayant pas de s’échapper, il a laissé l’équipe de recherche l’accompagner jusqu’au bord de l’autoroute. Les spectateurs l’ont décrit comme « hébété » et dans un état de « transe ».

« Qu’est-ce qui se passe ici ? » a-t-il demandé. Il n’avait pas l’air ivre, mais il ne savait pas où il était, comment il était arrivé là, ni de qui était le sang partout sur lui. Pendant ce temps, l’équipe de recherche a trouvé le corps d’Horton dans la gravière. Son cou était brisé, ses jambes avaient été écartées et elle avait été violée.

Les agents ont arrêté Shaver. À 29 ans, il s’était remarié récemment, avait deux enfants et aucun antécédent de violence. Il avait été dans le même bar où Horton avait été enlevée mais il était parti avec un ami, qui avait dit à la police qu’aucun des deux n’était ivre, même si Shaver avait l’air défoncé. Avant que les adjoints ne puissent emmener Shaver à la prison du comté, un agent d’un autre commissariat est arrivé avec l’ordre de la police militaire de le mettre en détention provisoire.

Vers quatre heures du matin, un commandant de l’armée de l’air a interrogé Shaver et deux médecins l’ont examiné, convenant qu’il n’était pas ivre. L’un d’eux a déclaré plus tard qu’il « n’était probablement pas normal… qu’il était très calme extérieurement, ce à quoi je ne m’attendais pas dans ces circonstances ». Il a été relâché et remis à la prison du comté, et mis en examen pour viol et meurtre.

Les enquêteurs ont interrogé Shaver toute la matinée. Quand sa femme est venue lui rendre visite, il ne l’a pas reconnue. Il a fait sa première déclaration à 10 h 30, catégorique sur le fait qu’un autre homme était responsable : Il pouvait évoquer l’image d’un inconnu avec des cheveux blonds et des tatouages. Cependant, après que le commandant de l’armée de l’air fut revenu à la prison, Shaver a signé une deuxième déclaration endossant l’entière responsabilité. Bien qu’il ne se souvînt toujours de rien, avait-il conclu, il avait certainement dû le faire.

Deux mois plus tard, en septembre, les souvenirs de Shaver n’étaient toujours pas revenus. Le commandant de l’hôpital de la base, le Col Robert S. Bray, a ordonné qu’une évaluation psychiatrique soit effectuée par le Dr Louis Jolyon West, chef des services psychiatriques de la base aérienne. Il appartenait à West de décider si Shaver était légalement sain d’esprit au moment du meurtre.

Shaver passa les deux semaines suivantes sous la supervision de West. Ils sont retournés sur les lieux du crime, essayant de lui rafraîchir la mémoire. Plus tard, West a hypnotisé Shaver et lui a fait une injection de penthotal sodique, ou « sérum de vérité », pour voir s’il pouvait se débarrasser de son amnésie.

Pendant que Shaver était sous hypnose, selon les témoignages, il s’est souvenu des événements de cette nuit-là. Il a avoué avoir tué Horton. Elle avait fait ressortir les souvenirs refoulés de sa cousine, « Beth Rainboat », qui l’avait agressé sexuellement dans son enfance. Shaver avait commencé à boire à la maison cette nuit-là quand il « eut des visions de Dieu, qui lui chuchotait à l’oreille de chercher et tuer la méchante Beth ».

Pendant que Shaver était sous hypnose, il a avoué avoir tué la jeune fille. Au procès, il a maintenu son innocence.

Au procès, West n’a fait qu’un effort minime pour disculper Shaver. L’aviateur a été reconnu coupable. Bien qu’une cour d’appel ait par la suite statué qu’il avait eu un procès inéquitable, il a été de nouveau condamné lors du nouveau procès. En 1958, le jour de son 33e anniversaire, il a été exécuté par la chaise électrique. Il a maintenu son innocence jusqu’au bout.

Le procès, qui reposait sur le témoignage de Shaver, aurait pu se terminer différemment si le jury avait été au courant du passé de West. D’après des documents des archives de West qui ont récemment fait surface, le psychiatre avait certains des liens les plus clairs et les plus néfastes de tous les scientifiques avec le projet MKUltra de la CIA. Les dossiers West – en particulier sa correspondance avec Sidney Gottlieb, l’expert en poisons de longue date de la CIA – ont jeté un nouvel éclairage sur l’un des projets les plus infâmes de l’histoire de l’agence. Probablement composé de plus de 149 sous-projets et d’au moins 185 chercheurs travaillant dans des institutions à travers l’Amérique et le Canada, MKUltra a été, comme l’a dit le New York Times, « un effort secret de vingt-cinq ans et de vingt-cinq millions de dollars de la CIA pour apprendre comment contrôler l’esprit humain ». Ses expériences ont violé les lois internationales, sans parler de la charte de l’agence, qui interdit toute activité sur le territoire national.

Lors du procès, West a soutenu que Shaver avait souffert d’une crise de folie temporaire la nuit du meurtre de Chere Jo Horton, mais il a soutenu que Shaver était « tout à fait sain d’esprit maintenant ». Dans la salle d’audience, Shaver n’en avait pas l’air. Un article de journal a dit qu’il s’était « assis pendant les séances exténuantes comme un homme en transe », ne disant rien, ne se levant jamais pour s’étirer ou fumer, alors qu’il était connu pour être un gros fumeur.

Une grande partie de l’entretien de West avec Shaver sous sérum de vérité a été lue dans le procès verbal de la Cour. Le médecin avait utilisé des questions suggestives pour guider vers le crime un Shaver envoûté. « Raconte-moi quand tu t’es déshabillé, Jimmy », disait-il. La transcription de l’entrevue, qui a survécu dans les journaux de West, montrait également West essayant de prouver que Shaver avait réprimé ses souvenirs : « Jimmy, tu te souviens quand quelque chose comme ça s’est déjà produit ? » Ou : « Après l’avoir déshabillée, qu’as-tu fait ? »

« Je ne l’ai jamais déshabillée », a dit Shaver.

L’entrevue a été divisée en trois tiers, et le tiers du milieu n’avait pas été enregistré. Quand la transcription a été prise, il était écrit : « Shaver pleure. Il a été confronté à tous les faits à plusieurs reprises. »

West a demandé : « Tu te souviens de tout, n’est-ce pas, Jimmy ? »

« Oui, monsieur », a répondu Shaver.

Bien que les avocats aient examiné les antécédents médicaux de Shaver, on a peu parlé de l’hôpital de la base où les lettres archivées de West indiquent qu’il avait mené ses expériences MKUltra. Shaver avait souffert de migraines si invalidantes qu’il trempait sa tête dans un seau d’eau glacée quand il sentait qu’une migraine arrivait. Son état était suffisamment grave pour que l’Air Force l’ait recommandé pour un programme expérimental de deux ans. Le médecin qui avait tenté de le recruter n’était pas mentionné dans les dossiers judiciaires ou les transcriptions.

À la barre, West a dit qu’il n’avait jamais eu le temps de voir si Shaver avait été traité dans le cadre du programme expérimental. Les responsables de Lackland m’ont dit qu’il n’y avait aucune trace de lui dans leur registre central des patients. Mais, curieusement, selon l’archiviste de la base, tous les dossiers des patients de 1954 avaient été conservés, à une exception près : le fichier des noms de famille commençant par « Sa » à « St » avait disparu.

Dr Louis Jolyon West à San Francisco, Californie, en 1976. Photo : Lawrence Schiller/Polaris Communications/Getty Images

La fascination professionnelle de West pour le LSD était pratiquement aussi vieille que la drogue elle-même. Pendant plusieurs décennies, il a fait partie d’une élite de scientifiques qui l’ont utilisé dans des recherches top-secrètes. Le diéthylamide de l’acide lysergique a été synthétisé en 1938 par des chimistes de Sandoz Industries en Suisse, mais ce n’est qu’en 1947 qu’il a été introduit comme médicament. Dans les années 50, lorsque la CIA a commencé à faire des expériences sur des humains, c’était une nouvelle substance. Albert Hofmann, le scientifique suisse qui avait découvert ses qualités hallucinogènes en 1943, l’avait décrite comme une « drogue sacrée » qui ferait faire un grand pas vers « l’expérience mystique d’une réalité profonde et globale ».

Dans les années 50, avant même que les hippies n’adoptent la drogue, « très peu de gens prenaient du LSD sans que quelqu’un ne soit un « maître du voyage » », m’a dit Charles Fischer, un chercheur sur les drogues. La suggestibilité due au LSD s’apparentait à celle de l’hypnose ; West avait étudié les deux en tandem. « On peut dire à quelqu’un de faire du mal à quelqu’un, mais on appelle ça autrement », explique M. Fischer. « Martelez le clou dans le bois, et le bois, peut-être, est un être humain. »

West semble avoir utilisé généreusement des produits chimiques dans sa pratique médicale, et ses méthodes ont laissé une marque indélébile sur les psychiatres qui ont travaillé avec lui. L’un d’entre eux, Gilbert Rose, a été tellement déconcerté par l’affaire Shaver qu’il a écrit une pièce à ce sujet.

« En 50 ans de carrière, ce fut le moment le plus dramatique de ma vie – quand il s’est frappé le visage et s’est souvenu d’avoir tué la fillette », a dit Rose en 2002 au sujet de l’entretien de Shaver sous sérum de vérité. Mais Rose a été choquée quand je lui ai dit que West avait hypnotisé Shaver en plus de lui donner du penthotal sodique. L’hypnose, dit-il, ne faisait pas partie du protocole de l’entretien.

Il n’avait jamais su comment West avait découvert l’affaire tout de suite.

« Nous avons été impliqués dès le premier jour », se souvient Rose. « Jolly m’a téléphoné le matin du meurtre. Il a pris l’initiative. »

West a affirmé qu’il était dans la salle d’audience le jour où Shaver a été condamné à mort. C’est à cette époque qu’il est devenu farouchement opposé à la peine capitale. Savait-il que ses expériences auraient pu mener à l’exécution d’un innocent et à la mort d’un enfant ? Si sa correspondance avec le chef de la CIA de MKUltra Gottlieb – un an seulement avant le crime – avait été présentée au procès, le résultat aurait-il été le même ?

Dès qu’ils y ont eu accès, les scientifiques du gouvernement ont vu le LSD comme une drogue miracle potentielle dans la guerre froide. La recherche américaine véritable sur le LSD a commencé peu après la fin de la Seconde Guerre mondiale, lorsque les services de renseignements américains ont appris que l’URSS était en train d’élaborer un programme pour influencer le comportement humain par la drogue et l’hypnose. Les États-Unis croyaient que les Soviétiques pouvaient extraire des informations de personnes à leur insu, les programmer à faire de faux aveux, et peut-être les persuader de tuer sur ordre.

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