Au cœur de la controverse, l’arrestation de la capitaine du Sea-Watch, Carola Rackete, accusée d’avoir accosté de force à Lampedusa pour débarquer des migrants qu’elle avait secourus en Méditerranée.

À peine arrêtée après avoir débarqué de force dans le port de Lampedusa, en Sicile, la jeune capitaine du navire humanitaire Sea-Watch, Carola Rackete, s’est rapidement retrouvée au cœur d’un nouvel imbroglio diplomatique entre Paris et Berlin d’un côté, et Rome de l’autre. Accusée d’avoir tenté une manœuvre dangereuse contre une vedette des douanes qui voulait l’empêcher de débarquer des migrants secourus en Méditerranée, la jeune femme a été interpelée dans la nuit de vendredi à samedi, et placée aux arrêts domiciliaires (un contrôle judiciaire sous forme d’assignation à résidence). Elle sera présentée à un juge d’Agrigente (sud) en début de semaine. Carola Rackete est poursuivie pour avoir forcé le blocus des eaux italiennes imposé par le ministre de l’Intérieur Matteo Salvini (extrême droite) en vertu d’un décret-loi entré en vigueur mi-juin pour lutter contre les navires d’ONG qu’il accuse d’êtres complices des passeurs.

«Ce n’était pas un acte de violence, seulement de désobéissance», s’est excusée Carola Rackete dans un entretien au Corriere della Sera de dimanche, «la situation était désespérée, mon objectif était seulement d’amener à terre des personnes épuisées», a ajouté la jeune Allemande de 31 ans, qui dit avoir craint que des migrants se suicident en se jetant à l’eau alors qu’ils ne savent pas nager.

Une stratégie «d’hystérisation»

Paris, qui a accepté d’accueillir 10 des 40 migrants du Sea-Watch, a jugé samedi, via son ministre de l’Intérieur Christophe Castaner, que la politique italienne de fermeture des ports était contraire au droit maritime. Le gouvernement français a surenchéri dimanche en dénonçant la «stratégie d’hystérisation» du ministre italien de l’Intérieur Matteo Salvini. «Je regrette évidemment que nous en arrivions à cette situation parce que le gouvernement italien fait malheureusement le choix d’une stratégie d’hystérisation sur des sujets qui sont évidemment très douloureux», a déclaré la porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, sur la chaîne LCI. «Il est important de rappeler que la France comme l’Union européenne ont été solidaires de l’Italie ces dernières années», a développé la secrétaire d’État.

«Au pic de la crise, et depuis que cette crise des migrants en Méditerranée a lieu (…) l’Italie a bénéficié d’environ un milliard d’euros d’aide de l’Union européenne. Donc là où M. Salvini instrumentalise politiquement des trajectoires et des faits qui sont douloureux en expliquant que la France et l’Union européenne ne sont pas solidaires, moi je lui réponds par des chiffres», a-t-elle poursuivi. «L’instrumentalisation, quand on parle de vies humaines, de vies de gens qui ont traversé des conditions extrêmement difficiles, qui ont des parcours terribles, ce n’est pas tout à fait digne de Matteo Salvini», a insisté Sibeth Ndiaye.

Une autre Allemande, Pia Klemp, risque vingt ans de prison

De son côté, la ministre allemande des Affaires étrangères, Heiko Maas, a demandé une «clarification rapide» des accusations pesant contre Carola Rackete, estimant que «sauver des vies est une obligation humanitaire» et que le sauvetage en mer ne devait pas «être criminalisé». D’autant qu’une autre citoyenne allemande, la capitaine Pia Klemp, qui a sauvé de la noyade plus d’un millier de migrants entre 2016 et 2017 à bord du Sea-Watch 3 et du Luventa, et dont le procès vient de débuter en Italie, risque jusqu’à vingt ans de prison pour les mêmes motifs. Dimanche, le président de la République allemande Frank-Walter Steinmeier a lui aussi exprimé des reproches à l’Italie, «un pays fondateur de l’Europe dont on s’attendrait qu’il gère une telle affaire autrement», a-t-il déclaré sur la ZDF. «Au président allemand, nous demandons courtoisement de s’occuper de ce qui se passe en Allemagne et, si possible, d’inviter ses concitoyens à éviter d’enfreindre les lois italiennes», a répliqué sèchement Matteo Salvini.

Plusieurs pétitions internationales et une collecte de fonds

«Il y a une règle en droit maritime qui dit qu’on doit pouvoir déposer des migrants dans le port maritime le plus proche et le plus sûr». «Il faut que l’Italie respecte les normes internationales en la matière (…) Et évidemment l’Union européenne doit être capable de répondre en termes de solidarité à l’Italie», a souligné dimanche Sibeth Ndiaye. Sur le ton ironique dont il est coutumier, Matteo Salvini n’a pas tardé à répliquer. «Puisque l’Élysée a déclaré que ‘tous les ports étaient ouverts’, nous indiquerons Marseille et la Corse (sud de la France) comme destinations», a-t-il déclaré dimanche. Dans une énième banderille adressée à Paris depuis son arrivée au pouvoir il y a un an, il avait martelé la veille que l’Italie ne prenait «pas de leçons de qui que ce soit et de la France en particulier». «Paris a fermé Schengen, a été au premier rang pour bombarder la Libye, a laissé les immigrants dans les forêts italiennes», a-t-il dénoncé.

Qualifiant de «criminel» le comportement de la capitaine du Sea-Watch, celui qui est aussi vice-Premier ministre et chef de la Ligue a affirmé que, par sa manœuvre, la jeune femme a «tenté d’écraser contre le quai du port de Lampedusa un patrouilleur des douanes, avec l’équipage à bord, mettant en danger la vie des agents». Il a aussi réfuté «l’état de nécessité» invoqué par la capitaine du Sea-Watch pour justifier sa manœuvre. «Mais si aucun des migrants à bord n’avait de problèmes de santé, de quelle nécessité parlait-elle?», a-t-il écrit sur Facebook.

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