La misère du journalisme politique : la campagne d’Emmanuel Macron


Par Pauline Perrenot pour Acrimed

Dans le documentaire Première Campagne (2019), Audrey Gordon suit la journaliste Astrid Mezmorian, en charge pour France 2 de la couverture de la campagne présidentielle d’Emmanuel Macron. Un film qui illustre, à son insu, le naufrage d’un certain journalisme politique.

C’est un petit bijou offert à la critique des médias. Un très bon documentaire, pour sûr, qui n’en reste pas moins (contre sa volonté) une impeccable illustration des travers du journalisme. En tout cas, d’une partie d’entre eux : manipulation de l’information, mimétisme qui préside à sa fabrication, domination des chefferies éditoriales, division jusqu’à l’absurde du travail, bricolage, obsession du temps court et urgence permanente, décrites comme une sorte de « fatalité » par ceux qui la subissent, pour le plus grand bonheur des directions médiatiques acquises à la politique du « faire plus avec moins ».

À partir de septembre 2016, quoique principalement centré sur les mois de mars-avril 2017, Première Campagne suit donc la route d’Astrid Mezmorian. La journaliste ne fait alors que débuter au service politique de France 2 quand la cheffe du moment, Nathalie Saint-Cricq, lui demande de couvrir la campagne d’Emmanuel Macron. Au fil du documentaire, on replonge au cœur d’épisodes ayant jalonné la course de l’actuel président : ici un meeting à Bordeaux, là une opération de communication soigneusement montée à La Mongie (cf. annexe), dans les Hautes-Pyrénées, mais aussi des déplacements à Oradour-sur-Glane, en Corse ou à la foire de Châlons-en-Champagne. Autant de marathons « en extérieur » – où la nuée de micros et caméras qui s’abat sur le candidat dessine comme une carapace de tortue – alternant avec d’autres marathons, tournés cette fois « en intérieur », au siège de France Télévisions.

Fabrique de la désinformation

Si cette plongée dans le « journalisme en train de se faire » est donc l’objet (et l’intérêt) central du documentaire, qu’on ne s’y trompe pas : la réalisatrice n’entendait pas du tout produire un réquisitoire à charge sur le métier. Reste que certaines images parlent d’elles-mêmes… À commencer par la scène d’ouverture. Dans le train pour Talence, où doit se tenir un meeting de Macron, Astrid Mezmorian alerte les deux confrères – journaliste reporter d’image (JRI) pour l’un d’entre eux – qui l’accompagnent : « Ça sera vraiment en mode urgence quoi. Trouver les gens, [il faut] qu’on ratisse tout. » La consigne de la rédaction est claire : trouver « des gens qui a priori veulent voter Hamon, mais face à la campagne qui patine, face au risque Le Pen, face à la dynamique Macron, s’interrogent, sont curieux et viennent au meeting [de Macron]. » Un scénario préemballé depuis Paris, qu’Astrid Mezmorian va chercher à plaquer sur le terrain indiqué. Non sans une certaine réserve : « Je vais limite me faire une pancarte “Y a-t-il un hamoniste dans la salle” ! » Une idée de génie… selon l’un des confrères : « Bah oui, c’est ça ! Non mais je pensais à ça, carrément. À l’entrée de la salle ! »

Et la pancarte fut, pour de vrai : « Cherchons hamoniste », dessine-t-elle au stylo-bille, en grosses lettres sur un A4. Éjectée d’une voiture au pied de la file d’attente du meeting, la journaliste a une demi-heure pour tourner et envoyer deux micros-trottoirs à la rédaction. « Bonjour, excusez-moi de vous déranger, je suis journaliste pour France 2. On a une recherche un peu spéciale. » Et de continuer parmi les badauds : « En fait je cherche des gens qui a priori auraient plus envie de voter Hamon, mais qui viennent se faire une idée sur Macron. C’est votre cas ou pas du tout ? » Peinant à mettre la main sur le bon client, sorti de l’esprit de Nathalie Saint-Cricq, la journaliste s’impatiente : « Il n’y a aucun hamoniste ici ?! Il n’y a personne qui veut voter Benoît Hamon ? Non ? » Visiblement non. Quelques instants plus tard pourtant, elle croit toucher au Graal : « Mais dites-moi si je me trompe, est-ce qu’on peut résumer votre pensée en disant que finalement, votre vote de cœur, ce serait Hamon, mais qu’avec tout ce qui se passe autour, c’est-à-dire la montée de Marine Le Pen, une certaine dynamique créée pour l’instant par Emmanuel Macron, vous pourriez vous dire que le vote utile, c’est lui ? » Caramba ! « Non pas du tout », répond l’interviewé. Fin de partie ? Pas vraiment. Car in extremis, le messie tombe du ciel : « J’ai voté aux primaires pour Benoît Hamon et je viens écouter Emmanuel Macron parce que je crains d’être obligé de faire un vote utile pour éviter l’arrivée de Marine Le Pen au pouvoir. » Sourire aux lèvres, Astrid Mezmorian ne cache pas son soulagement : « Merci beaucoup. Merci Monsieur, c’est parfait ! C’est super ! » Et les rushs sont envoyés à Paris, juste à temps pour le 20h.

À la télévision, quelques minutes plus tard, la grand-messe lance le produit fini : « Gauche : le doute des électeurs socialistes ». « Militants et sympathisants socialistes s’interrogent : faut-il un vote de conviction ou un vote utile ? » demande une voix off (écrite à la va-vite depuis Paris) qui poursuit après plusieurs micros-trottoirs : « À Bordeaux ce soir dans la file d’attente du meeting d’Emmanuel Macron, certains sympathisants de Benoît Hamon, curieux et indécis. » S’enchaînent alors les deux témoignages récoltés par Astrid Mezmorian. Mais aucun indice ne permettra aux téléspectateurs de savoir que ce profil d’électeur était de toute évidence ultra-minoritaire.

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Avlula (@avlula)
6 mois il y a

Finalement qu’est-ce qu’ils ont de plus qu’un Vincent Lapierre qui cherche des manifestants et syndiqués prêts à voter FN, ou au moins à s’y montrer ouvert. Une carte de presse ? Un bon salaire ? Par contre ils n’ont pas l’excuse d’être dans un média politisé militant. Je me suis délecté de cet article, tout le respect s’écroule quand on comprend comment les contenus sont fabriqués et manipulés. Et pour la presse écrite c’est encore plus facile, pas besoin d’images et de vrais témoignages, on peut en fabriquer qui nous semblent plausibles. Et il n’y a aucune pluralité, ces journalistes… Lire la suite »

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