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Un chevalier blanc a surgi de nulle part en 2018 en même temps que les Gilets jaunes. Certains le connaissaient pour avoir lu en PDF son pamphlet anti-Macron Crépuscule ou ses articles dans Le Monde diplomatique. Très présent sur les réseaux sociaux, dont il maîtrise les codes, il s’est fait une place dans le petit monde très fermé de la politique à la vitesse supersonique d’un Emmanuel Macron version 2016. En un an, Juan Branco est devenu une star de l’opposition, et ça agace.

Le Macron anti-Macron

Aujourd’hui, l’étendue de sa surface médiatique et son feu nourri contre le monarque pourraient presque faire croire qu’il est le challenger numéro un du président de la République. La stratégie est intelligente : le président est jeune, son challenger doit l’être, et Branco a dix ans de moins que Macron. Le président est brillant dans son genre (libéral), Branco l’est dans le sien (antilibéral). Le jeune avocat passé par les Sciences politiques a profité de la réorganisation de l’opposition après le choc Macron pour s’installer durablement dans le paysage médiatique.

L’avocat de Wikileaks, Assange et Nicolle applique la méthode éprouvée par Sarkozy lorsqu’il était ministre de l’Intérieur (2005-2007) et qu’il visait la place de président : une idée par jour, un jour par idée. Cette tactique permet de frapper les esprits, de rester en haut de la vague, de distancer et désorienter ses concurrents, et de s’inscrire dans la tête du public. Et puis la presse adore ça, ainsi elle a quelque chose à se mettre sous la dent. L’image renvoyée par Juan Branco est celle d’un jeune chevalier blanc mais pas écervelé. Dès lors se pose la question politique essentielle : quel projet porte-t-il ? Quelles sont ses convictions ?

Un boulevard à gauche

L’analyse de son livre, de ses articles et interventions vidéo dessine un activiste antilibéral à la Mélenchon mais qui rejoint le président sur le « patriotisme inclusif », la dernière lubie de l’Elysée. Branco renouvelle l’offre politique à gauche en la dynamisant – il révèle la réalité des liens oligarchiques – sans briser les fondamentaux du socialisme réel qui découlent tous de l’impératif de  justice sociale, ce qui différencie principalement la droite de la gauche. Le mérite républicain est une chose, les différences culturelles à la naissance en sont une autre. L’expérience a montré que le Marché ne faisait qu’augmenter les différences sociales de départ, on ne peut donc pas lui faire aveuglément confiance. L’expérience Thatcher en Angleterre a laissé un pays sinistré dans le domaine des services publics. Et la révolte des Gilets jaunes a montré que les Français ne voulaient pas être dirigés par le Marché.

Cruauté de la politique, Branco ringardise les leaders de gauche qui de toute façon ont échoué : Hollande, Valls, Hamon, Laurent, Besancenot. Mais l’échec de la gauche ne date pas de 2017. François Mitterrand, après de vrais mesures sociales en 1981-1982, se soumettra au Marché très rapidement ; Lionel Jospin (1995-2002) avouera l’impuissance du politique devant la politique des grands groupes industriels ; et Hollande (2007-2012) n’aura eu de socialiste que le nom. Face à ces dérives, Branco semble renouer avec le socialisme originel.

Le nouveau Montebourg

Un homme politique de gauche ressemble de manière troublante à Branco, dans son panache, ses objectifs et sa méthode. Il est avocat, comme Branco, féru de justice sociale, comme Branco, et a voulu regauchiser le PS à la fin des années 1990 : il s’agit d’Arnaud Montebourg. Vingt ans avant les « Paradise papers » (2017), le député de Saône-et-Loire a enquêté sur les paradis fiscaux (1997). Il a senti les dangers d’une ouverture sans protections de l’Union européenne, il a fait partie de la commission anti-blanchiment de l’Assemblée, et il a passé son temps à dénoncer la corruption au sein de l’Etat chiraquien (1995-2007).

La charpente idéologique de Branco n’est donc pas révolutionnaire (au sens de nouvelle) et depuis la retraite de Montebourg, parti élever des abeilles, le drapeau de la lutte anti-oligarchique, vacant, a été repris vaillamment. Un article récent de Mediapart lui reproche de s’approprier les idées des autres (Endeweld, Mauduit, Décugis pour les enquêtes journalistiques, Ruffin pour la politique) mais en politique tout l’art consiste à incarner. Et autant Macron a incarné un renouvellement en 2017, autant Branco incarne une opposition fraîche en 2019. Quid de Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen, Nicolas Dupont-Aignan, désignés opposants crédibles au régime ?

L’âge du capitaine et du lieutenant

Mélenchon a 68 ans, Laurent Wauquiez 44 (et Nicolas Sarkozy 64), Le Pen 50, Dupont-Aignan 58. Mais derrière chaque tête de liste pointe la relève : François Ruffin a 43 ans, François-Xavier Bellamy 33, Jordan Bardella 23 (Marion Maréchal 29) et Jean-Philippe Tanguy 33. Dans ce milieu très hiérarchisé et très coopté se glissent de nouvelles têtes : Juan Branco, mais aussi Eric Drouet (qui vient de prendre une pause après cinq mois d’activisme intenses), Maxime Nicolle, Priscillia Ludosky, Jérôme Rodrigues, portés par le mouvement des Gilets jaunes.

La grande nouveauté de 2019 réside sans doute dans ce changement prévisible : à l’instar de l’ex-directeur de l’IEP Paris Richard Descoings (mentor du jeune Juan) qui a voulu appliquer la mixité sociale dans l’école de la rue Saint Guillaume, la classe politique en gestation n’est plus issue en totalité des canaux habituels. L’image de l’ENA qui fournit des hauts fonctionnaires intègres et désintéressés à la Nation est brouillée par la corruption des élites, Normale Sup est moins dans l’air du temps, et les Polytechniciens préfèrent la lucrative finance britannique au « sacrifice » pour la Nation.

Le bourgeois révolutionnaire

Branco a fait Normale Sup (ENS), là où Macron a échoué, mais Macron a fait l’ENA, institution qu’il s’empresse de supprimer en confiant l’opération à l’ex-dirigeant de la LFP (Ligue de football professionnel) Frédéric Thiriez. Branco vient de la grande bourgeoisie culturelle parisienne (il est le fils du producteur de cinéma Paolo Branco et de la psychanalyste Dolores Lopez), Macron sort de la bourgeoisie méritante de province. Macron s’est fait connaître en novembre 2016 par son livre Révolution , révolution que les Gilets jaunes se sont fait un plaisir de lui offrir, avec Branco en
récent fer de lance. Il se fait le grand organisateur d’un défilé du 1er Mai unitaire contre Macron, ou pour Branco… Alors, Juan, révolutionnaire authentique ou bourgeois déclassé (il a vécu pendant un temps au RSA) ?

Il y a du poulain fou (Le bronco est un pur-sang sauvage.) chez cet intellectuel mais un souffle révolutionnaire authentique, qui peut paraître naïf aux professionnels ou aux blasés de la politique. L’Histoire montre que les changements politiques majeurs sont souvent accomplis par des bourgeois qui ont « trahi » leur classe ou qui ont été déclassés par les événements : Vladimir Illitch Oulianov (dit Lénine), Karl Marx, Ernesto Che Guevara, Nelson Mandela, Martin Luther King. Juan Branco sera-t-il de cette trempe ?

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DAN33
1 année il y a

Quand les bourgeois infiltrent les révolutions populaire, ils le font pas dessein. Le talon d’Achille de ces “Branco” est leur vanité et leur certitude d’être au dessus des autres. Seulement cela ce voit trop. Ils n’ont pas compris que les gens maintenant se concertent, parlent, analysent…Cela va être de plus en plus compliqué de manipuler les masses. Malheureusement, cela fonctionne encore. Le chemin sera long et le réveil brutal pour les endormis.