Par Aurélien Valeau

Le film d’Adam McKay sorti en décembre 2021 est un bon divertissement, souvent pertinent, mais dont la démonstration est en grande partie ratée. Et les défauts de son fond idéologique sont en fait ceux du discours écologiste manichéen qui, avec Greta Thunberg et consorts, occupe nos écrans depuis longtemps.


Attention, cet article dévoile le film (non, je n’emploierai pas le laid et inutile « divulgâcher »).

Pour ceux qui ne s’y sont pas intéressés, qui n’ont pas Netflix ou qui préfèrent réfléchir sur des supports moins frivoles, « Don’t Look Up » (DLU, dont le titre français est complété par « Déni cosmique ») est un film réunissant des acteurs ultra-célèbres (Leonardo DiCaprio, Jennifer Lawrence, Cate Blanchett, Meryl Streep, Timothée Chalamet, et même la chanteuse Ariana Grande). Son scénario est simple : deux astronomes découvrent qu’une comète va détruire la vie sur Terre dans six mois,…et tout le monde s’en fout, ou presque, ou s’en fout trop longtemps.

Résumé (et dévoilement) du film

Pour ceux qui n’ont pas envie de donner deux heures et quart de leur temps à une plateforme payante, détaillons un peu : les deux astronomes, un professeur dont le couple bat de l’aile et une geekette rouquine, après avoir bien re-vérifié leurs tragiques calculs de trajectoire de la comète, sont confrontés à une présidente américaine qui n’est autre qu’une Trump en jupons (Meryl Streep), qui décide d’ignorer la menace car la probabilité de l’événement n’est que de 99.78% (pas 100%, donc), et qu’il y a des sujets plus urgents (les Midterms dans trois semaines). Les astronomes décident de prévenir le grand public par les médias, et arrivent dans une émission d’infotainement/talk-show. Autrement dit, le type d’émission où l’information n’a de valeur qu’à condition qu’elle soit amusante, émotionnelle (mais pas trop stressante), ou érotique. Leur annonce de la comète passe après les histoires de cœur d’Ariana Grande, et lorsque DiCaprio commence à parler, il est bien évidemment trop long, trop technique…mais la présentatrice (Cate Blanchett) réussit à le rendre « sympa », quitte à ce qu’il en oublie complètement son message. Alors, Jennifer Lawrence saisit la parole et annonce la fin du monde (si rien n’est fait) avec le léger énervement qu’une telle situation peut provoquer. Elle devient instantanément la risée des Internets, générant des collections de mêmes la présentant comme hystérique (parce que dès qu’une femme prend la parole pour annoncer un sujet grave, c’est une hystérique, patriarcat, tout ça, vous voyez), alors que DiCaprio devient l’astronome sexy (peu importe ce dont il parle). Bref, l’opération médiatique est un échec.

Arrivent plusieurs événements : la présidente est prise dans un scandale sexuel qui va lui faire perdre les Midterms, et décide de prendre (en apparence) le sujet de la comète au sérieux pour s’en dépêtrer, en y envoyant un vieux-blanc-raciste-homophobe-alcoolique-violent-amoureux-des-armes (parce que les stéréotypes, c’est mal, voyez, mais pas contre tout le monde) incarné par Ron Perlman dans une mission de déviation du météore. La mission est cependant détournée juste après son décollage, suite à l’intervention du PDG de BASH, sorte d’ultra-GAFAM dirigée par un personnage « socialement atypique », mélange de Bezos, Musk et Zuckerberg, qui semble avoir manifestement plus d’autorité sur l’Etat que la présidente elle-même. Ce brillant entrepreneur (joué par Mark Rylance) a décidé que la comète, qui serait largement constituée de métaux précieux, était en réalité une bénédiction pour la Terre, et qu’il convenait donc de la laisser approcher, de la diviser pour miner ensuite chacun de ses débris.

Commence alors un duel politique entre ceux qui pensent que la comète ne peut être « maîtrisée », qu’il faut la détruire, et qu’il suffit pour se convaincre du danger de « Just Look Up » (regarder là-haut, car l’astre est désormais visible à l’œil nu), et ceux qui pensent qu’elle n’existe pas ou n’est pas un problème, et qu’il faut en tout cas ne pas la regarder (« Don’t Look Up »). La présidente et le PDG de BASH sont bien évidemment derrière la seconde campagne, dont les supporteurs sont massivement gagnés par la rhétorique conspirationniste. On reconnaît évidemment l’opposition entre Démocrates et Républicains, qui a aussi largement recoupé les clivages sur la politique à mener face au Covid.

Je vous laisse découvrir la fin, en vous disant juste que l’un de ses messages est : « il n’y a pas de planète de rechange ».

Fin du dévoilement du film

Allez, je le dis quand même : à la fin, tout le monde meurt.

(C’était surtout pour ceux qui ont esquivé la section précédente.)

Le discours de fond

Vous aurez compris que DLU est un « film engagé », fait par des acteurs dont les sympathies politiques vont très probablement plus à Biden et aux Démocrates qu’à Trump et aux Républicains. La comète tueuse est bien entendu une métaphore du changement climatique (on voit difficilement quelle autre cause pourrait être « le vrai sujet » d’un film mettant en scène une menace ultime pour l’Humanité : ni le Covid, ni le « racisme systémique » ne peuvent approcher ce rôle). Les protagonistes sont des scientifiques, le meilleur rôle revenant, féminisme oblige, à Jennifer Lawrence (mais on remarque que deux des personnages les plus négatifs sont interprétés par Meryl Streep et Cate Blanchett). Les antagonistes sont non seulement les médias qui tournent tout en dérision, rabaissant les informations au rang de publicités jouant seulement sur des émotions courtes, sans réflexion profonde et ne menant pas à des actions complexes (pas au-delà d’une décision d’achat), mais aussi les politiques. Et pas n’importe quels politiques : le camp de « ceux qui ne veulent pas regarder [là-haut] » est de toute évidence identifiable aux Républicains américains. L’attitude générale de la présidente, sa vulgarité, son absence de concentration, mais aussi sa robe (rouge) rappellent l’ancien locataire de la Maison Blanche. Ses soutiens et alliés, tels le milliardaire interprété par Rylance (bien que dans notre réalité, la plupart des dirigeants des GAFAM soient en fait plus proches des Démocrates que des Républicains, à l’image de Mark Zuckerberg ou Jeff Bezos ; le milliardaire du film a logiquement été comparé à Elon Musk), le vieux militaire joué par Perlman, et les innombrables vidéastes complotistes vociférant devant leurs webcams, tout rappelle le style de la droite nord-américaine.

Donc, synthétiquement, le discours du film est très connu : il y a une menace évidente pour toute l’Humanité, nous devons agir vite, en mobilisant la science et tous les moyens économiques nécessaires ; mais nous ne voulons rien voir…enfin « nous », vous savez, surtout les affreux du camp politique d’en face et les hordes de crétins qui les suivent, ces gens qui cumulent tous les défauts (bêtes, menteurs, anti-science, racistes, sexistes, homophobes, haineux…) ; bref, des « déplorables ».

On a du Al Gore avec moins d’explications scientifiques, plus de caricatures et de divertissement.

Ou du Greta Thunberg sans les larmes et les invectives.

Ce qu’il y a de bon dans le film

Car oui, le film est amusant. Les acteurs sont dignes de ce qu’ils ont montré durant leur carrière. Les caricatures ne sont pas trop excessives pour être crédibles. On reconnaît malheureusement le mode de pensée des internautes : la méfiance systématique envers les autorités qui se fait passer pour de la sagesse, l’hypercritique qui remplace l’esprit critique, la demande permanente de preuves aux scientifiques qui sont dans l’impossibilité temporelle de les donner à des spectateurs qui se lassent de les écouter au-delà de trente secondes…Le parti pris politique du film, surtout par rapport à la scène américaine, pourrait être irritant, mais ne l’est pas tant que ça quand on se rappelle que les électeurs de Trump, entre délires QAnon et négations multiples des réalités du Covid, ont donné bien des raisons de les tourner en ridicule, et quiconque s’est frotté à eux (ou leurs épigones francophones) depuis deux ans peut en témoigner.

Bien que partial, le film a aussi le don de montrer les limites de son propre camp : pour alerter l’opinion sur le danger, la campagne « Just Look Up » doit organiser des concerts d’Ariana Grande, ralliée à la cause. Le film se met en abîme : après tout, pour parler du réchauffement climatique au grand public, ses auteurs ont dû rassembler une série d’acteurs très connus pour une comédie plutôt que de rééditer le laïus d’Al Gore. Le film est lui-même un gigantesque concert-gala « pour la bonne cause ». Le simple fait que ce film existe devrait normalement faire s’interroger le public, même acquis à la cause, sur sa capacité à entendre parler d’un sujet sérieux autrement que par la séduction et l’humour.

Ce qu’il y a de mauvais

N’étant pas critique cinématographique, je vais me focaliser sur la première – et principale – tare du discours de fond. Celle-ci est si évidente, une fois constatée, que l’on ne peut s’empêcher de « lever les yeux » et de constater l’échec.

Explicitons : DLU veut nous parler du réchauffement climatique comme d’une menace existentielle face à laquelle notre mobilisation devrait être urgente…mais ne parvient pas à nous montrer cette menace de façon suffisamment effrayante, et doit donc la remplacer par celle d’une comète tueuse.

L’argument de l’analogie ne suffit pas à justifier ce choix. Si le réchauffement climatique n’est pas un risque absolu, justifiant toutes les dépenses, l’emploi des plus grands moyens, alors pourquoi portraiturer les sceptiques comme des idiots qui refusent de voir la fin du monde arriver ? Comment l’opposition radicale entre Raison et déraison, science et ignorance, que campe le film peut-elle alors être prise au sérieux ?

Dans « Le Jour d’Après » (2004), Roland Emmerich avait choisi de rester sur le sujet, mais en mettant en scène une version très accélérée et apocalyptique d’une glaciation de l’hémisphère Nord due à la suppression du Gulf Stream par le changement climatique. L’action n’était évidemment pas crédible sur le plan scientifique, mais restait dans le thème. On doit bien constater que le film n’a pas provoqué de changement dans les opinions occidentales, ni même nord-américaines. D’autres films futuristes présentent un environnement futur très dégradé (comme « Blade Runner 2049 » ou « Elysium »), tout en prenant le risque de montrer que l’Humanité, d’une certaine manière, pourrait s’y adapter. On pourrait toujours faire un film où un habitant d’un futur invivable revient dans le présent pour tenter de nous faire réagir et changer de destin (ce ou ces films existent sans doute), mais le problème scénaristique serait : à partir de quelles décisions ou actions les protagonistes pourraient-ils avoir conjuré un destin aussi funeste ?

Représenter le changement climatique et la dégradation générale de l’environnement comme des menaces absolues pour le genre humain est difficile, et l’évitement du sujet sous prétexte d’humour par DLU ne fait que le souligner.

Le discours écologiste manichéen

Ce problème de fond ne touche pas que les représentations artistiques des sujets écologiques, mais tout le discours politique des écologistes radicaux.

L’année 2019 nous avait amené le « phénomène » Greta Thunberg, lycéenne suédoise abandonnant ses études pour faire grève contre des gouvernements qui sacrifieraient son avenir en ne luttant pas activement pour l’environnement, puis se faisant applaudir en hurlant sa rage trempée de larmes devant le monde des adultes, assemblé à l’ONU, ces mêmes adultes qu’elle accusait « d’oser » (« how dare you ! ») chercher la « croissance infinie ». Et bien entendu, quiconque y trouvait à redire était, non seulement sexiste, agiste, « validiste » (la jeune héroïne ayant une forme d’autisme), mais surtout, un négateur de la Science et du danger planant sur l’Humanité. Le fait que, quelques mois plus tard, les tribulations de la Scandinave aient été oubliées au profit d’une pandémie qui, bien que faisant des millions de morts et perturbant gravement les économies, ne menace nullement la survie du genre humain, en dit très long sur l’efficacité réelle du discours larmoyant et culpabilisateur, tout comme de l’opposition jeunes/vieux (à laquelle, de façon totalement imprévisible, Greta tenta d’ajouter l’opposition « patriarcat blanc occidental » contre le reste du monde, parce qu’il le fallait bien). Et ceci peut être dit sans rien nier de la réalité du changement climatique, de son origine humaine ni de ses conséquences néfastes.

La personne de Greta Thunberg, sans doute en partie manipulée par des communicants (sans nier qu’elle soit lucide dans ses choix militants) n’est pas le sujet d’intérêt ici. En France, son discours est largement soutenu par d’autres personnalités, comme l’astrophysicien Aurélien Barrau ou le journaliste Aymeric Caron, sans parler des différentes formations écologistes, quasiment toutes situées à gauche, hormis les quelques vestiges des aventures d’Antoine Waechter et Brice Lalonde (ou si l’on considère qu’il y a des écologistes dans le gouvernement Castex).

Le discours écologiste manichéen est pourtant, à très court terme, assez efficace. Car il a une structure simple :

– Il y a un problème qui peut détruire la vie sur Terre, ou au moins l’Humanité ;

– Pour le combattre, il suffirait de le vouloir ;

– Si ce n’est pas déjà en cours de résolution, c’est parce qu’une minorité de gens puissants (vous pouvez ajouter : masculins-blancs-riches-occidentaux histoire de faire « l’intersection » de différentes « luttes » à la mode) y font obstacle ;

– Si ces personnes y font obstacle, c’est parce qu’elles suivent des objectifs catégoriels, de maintien de leurs pouvoirs, de leurs « privilèges », de leurs fortunes, et ce au détriment des intérêts de la majorité de l’Humanité ;

– La Science, la Raison, l’honnêteté et la bienveillance sont de notre côté, et toute personne de bonne volonté correctement informée ne peut qu’être d’accord avec nous ;

– Il n’y a pas de position de « juste milieu » entre ceux qui veulent sauver l’Humanité et ceux qui veulent la (laisser) détruire.

La force de ce discours est à la fois que ces affirmations sont en partie vraies, surtout sur le domaine scientifique, mais aussi qu’il s’emboîte facilement avec bien d’autres luttes dont il reprend le schéma de base (majorité contre minorité, peuple contre élites, pauvres contre riches, Tiers-Monde contre Occident…).

Mais si on creuse un peu plus, des failles majeures apparaissent.

Pourquoi ce discours est incohérent

Prendre un discours au sérieux implique de laisser le moins de prises à sa charge émotionnelle et d’analyser le plus possible ses conséquences logiques.

Avant de continuer, je précise que, sur le plan éthique, je me place ici dans une posture utilitariste, c’est-à-dire dans une posture éthique qui assume que seules comptent les conséquences de nos actions, et qu’aucune action qui peut servir un but supérieur n’est à exclure si elle est nécessaire pour servir ce but. Je ne suis pas dans une posture déontologiste, autrement dit dans une position éthique qui exclut certaines actions quelles que soient leurs conséquences éventuellement positives dans un contexte donné.

Dans le déontologisme, le souci de l’efficacité est secondaire par rapport à l’impératif d’être soi-même moral, en se donnant l’espoir est que tout le monde fasse de même…ce qui n’est bien entendu jamais assuré, d’où mon parti-pris pour l’utilitarisme.

Si la survie de l’Humanité est en jeu, alors TOUT, littéralement TOUT doit être fait pour conjurer la menace, quitte à faire des choses que l’éthique des temps ordinaires réprouverait. Car il vaudra mieux se faire quelques reproches dans le futur tant que l’on sera vivants (ou que nos descendants le seront) que de ne pas survivre tout court.

Ceci implique, concrètement, que les écologistes sérieux devraient envisager la suspension de la démocratie, au sens des élections pluralistes. En effet, tolérer que les décisions portant sur l’environnement soient laissées au libre choix des urnes, c’est accepter que les négateurs du problème écologique, ou même simplement ceux qui ne veulent pas agir, puissent l’emporter. Si on considère que la survie humaine est première dans la hiérarchie des critères de choix politiques, alors une telle issue n’est pas acceptable, et le pluralisme démocratique doit donc être au minimum limité, voire aboli. Tout candidat ou formation politique qui ne souhaiterait pas s’engager dans une série de mesures urgentes visant à diminuer notre impact sur l’environnement devrait purement et simplement se voir interdire de participer aux élections, voire directement de s’exprimer publiquement et de faire des campagnes politiques.

Pour reprendre le scénario du film, si une comète devait se diriger vers la Terre avec la capacité de la détruire, j’espère qu’on n’organiserait pas de débats ni d’élections conférant aux Amis de la Comète le droit d’expression, de participation et même de victoire !

Or, je n’ai quasiment jamais entendu un écologiste radical, de ceux qui annoncent que l’Humanité est directement mise en péril par le changement climatique, se prononcer pour un « conditionnement écologiste » de la politique, autrement dit la censure des non-écologistes que je viens de citer. Ils pourraient exiger que tout candidat ait l’obligation de signer une charte d’engagements écologistes, et que des procédures de destitution accélérée et punitive soient mises en place pour se déclencher au cas où des élus ne respecteraient pas ladite charte.

Il y a une incohérence fondamentale entre un discours apocalyptique (et on peut parfois avoir des raisons de tenir un tel discours) et les prétentions démocratiques de la plupart des écologistes.

Cette incohérence ne s’explique, si l’on met l’hypothèse de la dissonance cognitive pure de côté, que par les hypothèses suivantes. Soit les écologistes seraient des déontologistes purs (ils pensent que si tout le monde est moral, intelligent et bien informé, tout le monde se ralliera à leur position et qu’aucune restriction démocratique ne sera nécessaire – or une telle perspective est utopique). Une autre hypothèse est que les écologistes médiatiques ne se soucient pas de faire triompher leur cause, mais seulement d’apparaître comme les plus moraux, et de pouvoir ainsi dénoncer leurs adversaires ; mais s’ils pensent vraiment que l’Humanité est en danger de mort, une telle attitude est extrêmement coupable. Dernière hypothèse : les écologistes qui annoncent la fin de l’Humanité et de la Vie sur Terre tout en restant démocrates…ne sont tout simplement pas vraiment convaincus de ce qu’ils disent eux-mêmes.

Une autre incohérence, que l’on voit tant chez Thunberg, Barrau que Caron, est de prétendre faire converger la cause écologiste avec toutes les autres causes dites « progressistes » :

– féminisme (je parle ici du néo-féminisme, qui ne se contente pas d’avoir obtenu l’égalité de droits entre hommes et femmes, mais qui veut rééduquer la société pour faire disparaître toute trace des constructions mentales et sociales « sexistes ») ;

– antiracisme (au sens idéologique, analogue à ce que je viens de dire sur le féminisme, vu qu’il n’y a plus de lois racistes à abolir en France) et immigrationnisme (pour l’ouverture des frontières et la libre circulation et installation des personnes) ;

– anti-spécisme (égalité des droits entre les humains et les autres animaux « sentients »…).

Or, si on pense que l’Humanité comme la biosphère vont à leurs pertes, pourquoi accorder une quelconque importance à ces causes, surtout alors qu’elles peuvent même être contradictoires avec l’objectif de réduire la pollution ?

En effet :

– si la seule solution pour réduire l’impact écologique négatif des sociétés humaines est une décroissance économique radicale, celle-ci peut mener à la fin de l’économie de services. Dans l’histoire récente, cette économie a objectivement favorisé l’émancipation matérielle des femmes, et sa régression pourrait ramener celles-ci sous la coupe des hommes, dont les capacités physiques de production sont supérieures. N’est-il pas concevable que l’impératif écologique puisse contredire l’impératif féministe ?

– si l’objectif prioritaire est de réduire la pollution, cela peut se faire et en réduisant la pollution par individu vivant dans le pays, et en réduisant le nombre d’habitants du pays, les deux objectifs se complétant. On comprend que les écologistes radicaux (ceux qui n’ont pas d’autres priorités que la protection de l’environnement) soient généralement anti-natalistes, et se réjouissent de la baisse des taux de fécondité dans les pays riches. Mais pour accentuer la diminution de la population dans ces pays, il faudrait également que ces mêmes écologistes soient anti-immigrationnistes. Car les migrants venant de pays pauvres veulent aller dans les pays riches justement pour bénéficier d’un niveau de vie plus élevé, et donc plus polluant. Les Ecologistes devraient bien être les premiers anti-immigrationnistes, plus déterminés encore que les Identitaires !

– si l’objectif des écologistes est bien de préserver les écosystèmes, alors en quoi le sort des animaux sentients en tant qu’individus est-il important ? Un écosystème peut survivre et durer même si les animaux souffrent, voire même si une espèce disparaît. L’antispécisme n’est absolument pas consubstantiel à l’écologisme.

Les premiers adversaires de l’écologie sont ceux qui en détournent l’objet premier, pour aller le mélanger avec sujets étrangers voire contraires.

Pourquoi ce discours est faux

Une autre tare du discours écologiste manichéen est que ses bases sont fausses, du moins dans une version réellement apocalyptique (qui n’est heureusement pas majoritaire parmi les écologistes s’intéressant sérieusement à la science).

D’abord, même avec deux ou trois degrés de température moyenne mondiale en plus, et peut-être même avec cinq degrés, la survie de l’Humanité n’est pas en danger. C’est le nombre des êtres humains et leur niveau de vie qui sont en jeu, une adaptation étant possible dans la plupart des contextes. Une partie de la planète, pendant une fraction de l’année, peut devenir inhabitable, sauf assistance technologique particulière (qui serait elle-même énergivore, mais la fusion nucléaire pourrait nous apporter un secours dans quelques décennies). Même les pays qui risqueraient une submersion progressive du fait de la fonte des glaces peuvent être protégés par la construction de digues (c’est possible pour le Bangladesh, pour les pays de la Mer du Nord, de la Baltique ou de la Méditerranée, et sans doute d’autres rivages).

Si un effondrement à court ou moyen terme (d’ici 20 à 30 ans, échéance qui revient souvent chez les « collapsologues ») des sociétés humaines était probable, que ce soit pour des raisons climatiques ou de pénuries de ressources naturelles, les conséquences en seraient déjà visibles sur les taux d’intérêts (qui seraient majorés), et tous les projets d’investissements ou de locations à long terme (qui seraient stoppés). Il ne s’agit pas de dire que les marchés sont omniscients ou omnipotents. Mais ils sont une source énorme d’informations, et rien ne permet de dire qu’un effondrement voire une disparition de l’Humanité d’ici la fin du siècle soit certains, ou même hautement probable en cas d’inaction climatique.

Une autre base fausse est que, pour parer aux effets du réchauffement climatique, une décroissance de la consommation opérée par les plus riches suffirait. C’est très loin d’être le cas, et la démonstration la plus claire en a été donnée en 2020 : les confinements quasi-mondiaux, et les récessions dans de nombreux pays à PIB par tête élevés n’ont contribué qu’à une petite diminution des émissions de CO2 mondiales. Autrement dit, pour atteindre les objectifs de réduction massive des émissions de gaz à effets de serre, il faudrait non seulement que les économies ne se relèvent pas d’une récession comme celle de 2020, mais qu’elles s’appauvrissent bien plus encore. Et ceci avec toutes les conséquences prévisibles en terme de chômage et de précarité pour un très grand nombre de gens. Faire la peau des plus riches peut être « socialement » ou « philosophiquement » satisfaisant, mais ne résoudra aucun problème écologique planétaire.

Dit autrement, Greta Thunberg, Aurélien Barrau, Aymeric Caron et tous leurs camarades de lutte apparaîtront crédibles quand ils seront capables de prendre la parole face à 200 000 manifestants cégétistes (ou sympathisants) pour leur annoncer qu’à des fins de salut collectif, ils devront s’asseoir sur toutes leurs exigences de hausses de leurs salaires, de leurs pensions de retraite, des budgets des administrations qui emploient certains d’entre eux, ou même sur leur âge minimal de départ en retraite. On aurait pu rajouter à la liste des incohérences précédentes que, loin de se situer à gauche, l’écologie radicale devrait n’avoir aucun souci avec l’austérité sociale.

Mais le premier souci des écologistes radicaux semble surtout de se rendre sympathique à la gauche.

Et cela se remarque tout au long de « Don’t Look Up ».

Les seules lignes efficaces face au changement climatique

L’autre écueil, face au changement climatique, est bien entendu de croire qu’il existe des solutions technologiques qui répondront à tous les problèmes. Cette position est figurée dans le film par BASH et la présidente qui suit aveuglément son PDG. Les preuves les plus évidentes que toutes les solutions ne peuvent venir de la technique sont d’abord que l’effondrement de la biodiversité est déjà en cours, mais aussi que l’amélioration de la productivité ou l’invention de nouveaux outils peuvent aussi engendrer une augmentation en quantité des productions industrielles (l’effet rebond), et donc plus de dégâts environnementaux que de sobriété.

Mais il est tout autant absurde d’ignorer l’apport de la technologie, déjà visible par l’avantage que nous donne la production électrique par la fission nucléaire, et peut-être demain la fusion, en termes d’émissions de gaz à effet de serre évitées. Si nous sommes demain limités en ressources disponibles, nous pourrons néanmoins en obtenir davantage d’unités de biens et services consommables grâce à une technologie supérieure par rapport à nos technologies actuelles.

Le (sérieux) bémol à y apporter étant qu’une économie de technologie de pointe se rend aussi très dépendante (des matériaux rares, des personnes compétentes pour produire les outils technologiques), et les instruments de haute technicité peuvent être parfois impossibles à réparer ou à recycler, surtout dans une société déstructurée par une crise écologique (ou les autres crises qui en découleraient). Ce qui indique au passage que la préservation d’un ordre politique stable est indirectement aussi une préoccupation écologique.

Quel que soit l’attitude adoptée face au changement climatique, elle ne peut, si elle veut être réaliste, qu’être une combinaison des choix politiques suivants :

– quel niveau de décroissance des consommations individuelles acceptons-nous ?

– quels investissements ferons-nous pour soit diminuer notre pollution, soit parer aux conséquences du changement climatique ?

– quel(s) pari(s) faisons-nous sur le progrès des technologies et les avantages que nous pourrions en tirer ?

– quelle évolution de la population attendons-nous, à quel horizon (en clair : devons-nous miser sur la décroissance démographique) ?

– comment répartissons-nous le coût des différents choix précédents sur les différents segments de la population ?

– et surtout : pouvons-nous prendre et appliquer pacifiquement et démocratiquement les décisions précédentes ?

Et je simplifie encore sans doute beaucoup l’équation.

Il n’y a pas d’un côté ceux qui veulent résoudre le problème, et ceux qui ne le veulent pas.

Il y a ceux qui veulent tout miser sur la technologie, qui croient que les investissements se feront d’eux-mêmes essentiellement grâce au secteur privé, que le vieillissement démographique nous aidera, et que le marché répartira équitablement les coûts et ressources comme il le fait toujours (n’est-ce pas ?).

Et il y a ceux qui pensent que la décroissance limitée à une minorité nantie, des investissements publics, ainsi que quelques technologies (mais seulement celles arbitrairement labellisées « vertes », comme les ENR) mèneront au salut écologique, et que tout se passera bien parce que l’Etat imposera une société « juste » et « progressiste ».

Moultes nuances et variations peuvent être trouvées entre les deux positions. Et s’il existe des camps déraisonnables, poser qu’il existe, face à ces incertitudes, un seul « camp de la Raison » n’est pas simple.

En tout cas, on ne le trouvera pas juste en « levant les yeux ».

Aurélien Valeau – 31 décembre 2021

 

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Phoelixe
15 jours il y a

J’ai pris le temps de lire votre article dans son intégralité. Que de bon sens, j’en salue l’intelligence et surtout, merci pour cette si judicieuse analyse, vous avez tout simplement tout dit 👍🏼

Last edited 15 jours il y a by Phoelixe
cAPDEVIELLE
13 jours il y a

Je n’ai pas encore tout lu de votre article que je me précipite pour réagir à sa première argumentation: “s’il fallait trouver une allégorie au dérèglement climatique c’est qu’il n’est pas si dangereux !” D’une part le sujet du film est la fabrique du déni, pas l’écologie. D’autre part, certains problèmes ne nous apparaissent pas clairement, cela ne signifie pas qu’ils ne soient pas d’une gravité extrême : il en est ainsi de la pollution, qui est invisible, et dont les conséquences sont décalées dans le temps et l’espace, des problèmes de ressources, ( qui ont longtemps été considérées comme… Lire la suite »

Last edited 13 jours il y a by cAPDEVIELLE
Aurélien Valeau
11 jours il y a
Reply to  cAPDEVIELLE

Bonjour. Votre commentaire contient nombre d’éléments justes, mais je pense que vous n’avez pas tout à fait saisi l’un de mes arguments. Le fait d’utiliser une allégorie telle que la comète au lieu du changement climatique lui-même est un problème argumentatif, mais cela ne signifie nullement que le changement climatique n’est pas effrayant en lui-même. Seulement, les auteurs du film ont préféré montrer une situation où le délai de la catastrophe, sa gravité (et l’impossibilité d’y survivre), comme le faible nombre de solutions (en dehors de la mission spatiale de déviation ou destruction du météore, il n’y a pas de… Lire la suite »

Emilien(@emilien)
12 jours il y a

Très bon article, très bien construit. Je suis d’accord avec la conclusion, il ne fait surtout pas miser sur la technologie privée, qui tend vers un monopole de quelques mutlinationales. Ni sur l’hypocrisie d’un “Etat progressiste” écologique et bienveillant. On voit bien aujourd’hui que ce sont les deux faces d’une même oligarchie, qui n’acceptera jamais d’aider la population à changer de mode de vie. Car ce mode de vie stupide et infantilisant leur permet de garder leurs privilèges et leur pouvoir. Il y a une troisième voie : s’organiser au niveau local pour former des villages démocratiques et autonomes, à… Lire la suite »

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