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Les Gilets jaunes ou le Vietnam de l’oligarchie

La télévision a changé la guerre du Vietnam, les réseaux sociaux ont changé la lutte sociale en France. La démocratisation du journalisme dans les années 60 a mis à mal les projets du lobby militaro-industriel américain. La démocratisation du journalisme sur Internet couplée à la révolte des Gilets jaunes a changé le rapport de forces entre le peuple et ses élites. La guerre de l’image fait rage, et l’oligarchie est en train de la perdre.

Les images filmées de la Seconde Guerre mondiale, en regard de l’énormité du conflit, ne sont pas légion. Les archives émanent principalement des services officiels de propagande – le mot n’était pas une insulte à l’époque – des belligérants.
Aujourd’hui, on lui préfère celui de communication.

Il faut alors traduire ces images, montées dans un but évident. Il existe pourtant un fonds d’images brutes, Arte a diffusé un documentaire à partir d’extraits de films amateurs de soldats allemands qui opéraient en France et en URSS. On y découvre par exemple un père de famille en permission en Allemagne brûler un ourson en peluche devant ses enfants. La voix off s’attarde sur ce symbole censé refléter la guerre d’extermination à l’Est. Plus que les combats, ce sont la camaraderie et la vie de caserne qui sont fixées sur la pellicule. Quand les balles ou les obus sifflent, personne ne pense à sortir sa « 8 mm »…

Hollywood débarque au Vietnam

Il faudra attendre 20 ans et la guerre du Vietnam (1965-1975) déclenchée par une fake news des Américains (la fausse agression du Tonkin en août 1964) pour voir la technologie moderne déferler sur les champs de bataille, du moins sur les points de contact entre Nord-vietnamiens et Marines. Les services de communication de l’US Army seront vite dépassés par le vent de liberté qui souffle sur la société des sixties, laissant la presse et la télé (la presse envoyait de jeunes photographes et la télé de jeunes cameramen) « shooter » tout ce qu’elles voulaient. Les premières tueries des SS en Union soviétique ont été perpétrées au vu et au su de tous, villageois et observateurs du même camp. Les alliés italiens, choqués, ont notamment assisté à des fusillades massives en Russie blanche. Puis le rideau est vite retombé sur les exactions.

L’horreur de la guerre, jusque-là cachée à un grand public américain qui nageait en plein bonheur capitaliste (rock, sexe, drogue, publicité et consommation), a surgi sur les écrans et dans les journaux. La guerre précédente de Corée, une boucherie pour les deux côtés (500 000 pertes dans la coalition de l’ONU, Corée du Sud comprise, 1 500 000 chez les Nordcoréens), n’a pas « profité » de cet éclairage. Chaque soir, les familles américaines pouvaient voir de quoi il retournait vraiment au Vietnam. Et là, les choses ont changé pour le pouvoir, qui était déjà en délicatesse avec sa jeunesse et ses minorités. Une fracture générationnelle s’est opérée entre les « vieux », qui avaient fait l’Europe (1944-1945) ou la Corée (1950-1953), et les jeunes, qui n’avaient pas très envie d’aller tuer des Vietnamiens ou d’être tués à leur tour.

Blancs pauvres et Noirs en première ligne

Les Américains ont rapatrié 58 000 corps de jeunes hommes chez eux, dont 43 000 avaient entre 17 et 24 ans ! Cela signifie, en ajoutant les 153 000 blessés graves, des dizaines de milliers de petites amies ou de jeunes épouses éplorées, des centaines de milliers de familles abattues, des millions de proches choqués, et le bilan était encore pire en face : victimes civiles et militaires se sont comptées par millions.

Le bilan d’une décennie de guerre est lourd et il a certainement contribué à accroître le sentiment d’inutilité et de futilité d’une partie grandissante de l’opinion américaine, de plus en plus hostile à un engagement dans le Sud-Est asiatique considéré comme « immoral » et non justifié. On sait que le conflit du Vietnam a eu pour effet de briser le consensus national et de diviser l’Amérique  selon des paramètres tels que les classes sociales, les groupes ethniques ou les appartenances religieuses. La guerre a bien consacré l’inégalité des chances en touchant de façon discriminatoire les différentes classes sociales ou les différentes composantes ethniques de la société. L’effort a surtout été supporté par les enfants des cols bleus et des classes moyennes et les plus exposés ont bien été les Noirs (ces derniers représentant 11 % de la population totale mais ayant fourni 31 % des soldats engagés dans les unités combattantes). La Guerre du Vietnam et l’opinion publique américaine

En 1968 George W. Bush, le fils du futur président George H. W Bush (1989-1993), échappera au dangereux voyage asiatique en se faisant pistonner dans la Garde nationale, où il s’est illustré par ses absences et son goût pour la fête, l’alcool, la marihuana et la cocaïne. Sa lâcheté ne l’empêchera pas 35 ans plus tard de parader en uniforme et d’envoyer 250 000 soldats américains en Irak dont 25 000 « green card soldiers », ces immigrants pour la plupart mexicains qui évitaient ainsi d’attendre cinq ans pour obtenir leur citoyenneté américaine.

La caméra, instrument de contre-pouvoir

Les révoltes étudiantes aux Etats-Unis ont accéléré la fin de la guerre du Vietnam. Pour Nixon, qui avait été élu pour y mettre un terme, c’était ça ou la porte. Il la prendra quand même après le scandale du Watergate (1974), mais son conseiller à la Défense nationale puis secrétaire d’Etat plénipotentiaire Henry Kissinger comprendra que cette guerre, déclenchée par Lyndon B. Johnson et dont Kennedy ne voulait pas, était une catastrophe à tous les niveaux pour le pays. Après quelques bombardements de pure forme, les Américains se retireront le 30 avril 1975, ayant perdu leur honneur pour la deuxième fois en Asie.

Pour les conflits suivants, on ne les y reprendra plus : adieu caméras, adieu films amateurs, la guerre retournera dans le contrôle et l’anonymat. Aussitôt dit, aussitôt fait : la première guerre du Golfe en 1990-1991 applique la consigne à la lettre. On n’y verra que débarquement en fanfare, victoires faciles et GI’s happy dans un Koweït libéré. Pas de sang, pas de membres déchiquetés, pas de « medic », et encore moins chez l’ennemi, ce qui aurait pu produire de l’empathie. Les Irakiens payeront le prix fort de l’opération Tempête du désert, mais hors champ… de bataille.

Rebelote en 2003, cette fois lors de l’invasion de l’Irak sous les ordres du nouveau président, le couard pistonné George Bush Jr. Le nombre de victimes y sera décuplé et les Américains se retireront fin 2011 sans avoir rien gagné, sinon une guerre civile entre sunnites et chiites qui débouchera sur la « création » de l’Etat islamique (en Irak et au Levant). La suite est connue : un Moyen-Orient en lambeaux, des centaines de milliers de morts, civils et militaires, mercenaires et soldats, dans les villes et déserts irako-syriens.

Les images brutes, pour ce conflit que Donald Trump estime terminé (2011-2019) viendront de l’autre côté, d’ONG plus ou moins partisanes, de journalistes courageux, dont beaucoup laisseront leur peau sur place, et de combattants de tous les camps. Daesh fera sa propagande en tenue orange, l’armée syrienne la sienne à grands renforts de terroristes abattus en musique (celle d’Ennio Morricone dans Le Bon, la Brute et le Truand). La majorité des images ne seront pas le fait des médias officiels, même si le monde entier a filmé la « dernière » guerre du Moyen-Orient : elles viendront des portables des témoins, engagés ou pas dans le conflit. La guerre filmée au jour le jour, diffusée sur les réseaux sociaux quasiment en temps réel, une profusion qui produira autant d’information que de confusion.

Le mobile n’aura pas changé la guerre de Syrie mais il aura apporté de la contre-information là où la propagande aurait pu régner sans partage. Des images amateur seront inévitablement utilisées dans un but de propagande, voir la libération d’Alep par les troupes d’Assad avec les messages de désespoir des habitants qui prenaient les occidentaux à témoin sous les bombardements russes. Ces moments de « désespoir » relayés par le camp occidental contrasteront avec la liesse des habitants d’Alep lors de la libération complète de la ville…

De l’autre côté, ce sont les Américains qui bombarderont Raqqa dès 2014, le fief islamiste sunnite.

Le 15 novembre 2015, deux jours après les attentats sanglants à Paris et Saint-Denis, François Hollande ordonnait un bombardement sur Raqqa.

Les images sont invérifiables, les commentaires très « SIRPA » (le Service d’informations et de relations publiques des armées), les Français étant priés de croire la version officielle, dite version Paris-Match , tant l’hebdomadaire colle depuis 1976 aux besoins et aux légendes des gouvernements successifs. Paris-Match , le magazine d’Arnaud Lagardère, un des puissants soutiens de Macron selon Juan Branco, tentera longtemps de camoufler l’impopularité du président. Le 10 avril, vaincu, son hebdomadaire titre : « La popularité de Macron et de ses ministres chute ». Le faux grand débat n’aura servi à rien.

Le merdier jaune, ou le Vietnam de Macron

En novembre 2018, un mouvement monte du fin fond de la France dite profonde. Les Gilets jaunes, ces sans-culottes du XXIe siècle, prennent les ronds-points de province, montent à Paris pour faire une démonstration de force, et de là ciblent l’Elysée pour en déloger l’occupant. Les invisibles surgissent dans l’actualité sur tous les écrans. La police s’interpose naturellement, car les révoltés commencent à s’en prendre aux vrais lieux de pouvoir. Ils délaissent l’Assemblée nationale et le Sénat qui n’en ont plus vraiment (de pouvoir) : ce sont les symboles d’un passé prestigieux et d’une représentation dépassée. Le pouvoir réel appartient à des réseaux autrement plus influents. Les Chambres ne font qu’entériner, de toute façon elles sont elles aussi soumises aux pouvoirs non élus. La privatisation de la démocratie, c’est ce dont les Gilets jaunes ne veulent plus.

Au départ, quand le mouvement est né, les caméras officielles du régime ont filmé mécaniquement, sans trop comprendre. Et quand elles ont compris qu’elles étaient visées à leur tour, qu’elles faisaient partie de l’ennemi et du camp de la répression, elles ont coupé le contact et montré seulement l’aspect négatif des Gilets jaunes. C’est là que la contre-information ou information de complément a joué son rôle, grâce aux images des portables de milliers de manifestants et aux réseaux sociaux qui les diffusaient. Certains sont devenus journalistes sur le tas pour éviter que leur mobilisation soit minimisée (par le ministère de l’Intérieur) et que le sens de leur combat soit modifié (la demande de justice transformée en « haine »). Ce que les médias mainstream ne disaient pas, sur ordre hiérarchique, les manifestants le révélaient, le dénonçaient, le prouvaient.

La guerre sociale est filmée et retransmise en direct (d’où le succès de RT en français), et ça n’est pas qu’une expression : le « live » sur les réseaux sociaux devient une arme. Un leader naturel – chaque mouvement génère un ou plusieurs leaders naturels – décrit en direct ce qu’il voit (par exemple Jérôme Rodrigues), ce qu’il fait, et alimente en images ceux qui ne peuvent participer à la lutte. L’effet démultiplicateur du coeur de l’action est sans égal. La réalité de la mobilisation et la violence de la répression ne font alors plus aucun doute. Le grand public est choqué par ce que subissent ses compatriotes et l’ONU tire la sonnette d’alarme en réclamant une enquête sur l’usage excessif de la force. C’est une victoire – au prix du sang – de l’image pour les Gilets jaunes et une défaite pour le pouvoir.

Macron en guerre contre son peuple

On peut parler de « Vietnam de l’oligarchie » : elle y a perdu une grande partie de son crédit. Jamais les membres du pouvoir issus de l’élection n’ont été autant discrédités et n’ont aussi mal répondu aux attentes des Français en difficulté. Aux revendications des révoltés la caste de Matignon et de l’Elysée a opposé l’indifférence, le mépris de classe et la violence. Tout ce qu’il ne fallait pas faire et que font les pouvoirs totalitaires vacillants. Aujourd’hui, ces hommes et ces femmes – Macron, Philippe, Griveaux, Belloubet, Schiappa, suivis de leurs journalistes de cour – sont encore en poste mais ils sont politiquement morts. Aucun régime, si répressif soit-il, ne peut survivre longtemps à des insurrections (majoritairement pacifiques) dans toutes les grandes villes de France.
La chaîne pourtant très Macron-compatible BFM a révélé qu’en vue de l’Acte 4, le président et sa suite avaient prévu de se réfugier dans le bunker de l’Elysée…

Les Américains eux, partiront par le haut, mais pas forcément dans la dignité, les 29 et 30 avril 1975 au cours de l’opération Frequent Wind. Les hélicoptères font la noria entre le toit de l’ambassade US à Saigon et les navires de guerre qui mouillent à 100 km au large. Ils sauveront 1300 Américains et 5600 collaborateurs sud-vietnamiens. Les Nord-vietnamiens, en grands vainqueurs et malgré des souffrances terribles, avaient décidé de ne pas empêcher ce sauvetage in extremis.

Le combat des Gilets jaunes se nourrit de la violence oligarchique

Ses conseillers quittent un à un discrètement la sphère du pouvoir, et la résistance d’un président isolé contre son peuple apparaît de plus en plus déplacée. Macron et son Premier ministre ne trouvent plus de remplaçants aux partants, plus personne ne croit en l’avenir de ce régime. Le monarque abandonné quittera-t-il son palais à la manière piteuse des Américains au Vietnam, quand les gros « Chinook » (les hélicos à double hélice) sont venus chercher les derniers représentants de l’envahisseur ? Macron et son équipe ultralibérale sont dans leur genre des envahisseurs : ils ont envahi l’Etat français, dépecé l’économie nationale, défait les lois du travail, et jeté des centaines de milliers de Français dans les rues. Tiendront-ils longtemps face à un mécontentement qui s’exprime dans la rue, sur les réseaux sociaux et qui s’exprimera bientôt dans les urnes ?

Comme le couple caméra-télévision a bouleversé l’ordre américain lors de la guerre du Vietnam, le couple mobile-Internet a secoué les élites françaises en 2018 : le contrôle de l’image a changé de camp. BFM ne peut rivaliser avec 50 000 mobiles en mouvement et la puissance nouvelle de la diffusion internet. La télé dans la guerre du Vietnam a retourné la jeunesse contre le lobby militaro-industriel ; l’Internet dans la révolte des Gilets jaunes a sapé les défenses des pouvoirs politique et médiatique. En outre, chaque tentative oligarchique de censure ou de contrôle s’est retournée contre l’envoyeur, ce qui a renforcé la combativité des Gilets jaunes. Le déchiffrage des « fake news » du pouvoir a lieu désormais en temps réel. Sitôt envoyée par la France d’en haut, la balle est renvoyée par la France d’en bas. Si contre toute attente les Actes durent autant, depuis maintenant cinq mois, c’est grâce à l’insondable entêtement des dirigeants dans une guerre perdue d’avance contre les Français, une guerre contre leurs propres électeurs. C’est la stupidité de l’oligarchie qui entretient les Actes. La punition électorale est l’un des rares pouvoirs encore aux mains du peuple dans notre fragile démocratie.

Victor Mara

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StosJacky ROUVIEREMartyFred.P Auteurs de commentaires récents
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Fred.P
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Fred.P

Belle analyse historico-comtemporaine.
Après le massacre des GI de l’armée US, les Malfaisants ont massacré les GJ du Peuple de France.
Le monde est en train d’amorcer la courbe verticale de son évolution exponentielle.Les temps à venir vont connaitre des changements profonds extrêmement rapides.
Le Bien triomphera du Mal.
PS: Continuez à nous instruire et à nous informer=>”Que la liberté d’expression soit avec vous.

Marty
Invité
Marty

J’adore la photo avec Macron ! Vu comment les militaire se foutent de sa gueule ! xD

Jacky ROUVIERE
Invité

Formidable analyse qui ne peut que contribuer à mobiliser le “petit peuple” auquel je suis fier d’appartenir. Merci ! Hasta la victoria siempre !

Stos
Membre
Stos

Une chose est sur! c’est que les militaires ont abandonner le peuple…Je suis tellement déçu d’eux… Le peuple peux compter que sur lui et lui seul, donc ne rien lâchée pour nous et nos enfants… Je n’aurais plus aucun respect pour tout ces traite de la nation les policiers et militaire, ah ils peuvent parler d’honneur et laisser sont peuple se faire massacrer pour une poignée de riche, il sont a vomir..vive la marseillaise et vive le peuple français

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