Avec « Evo » ou sans « Evo » ? par Maurice Lemoine


Par Mémoire des luttes

Voilà ce que, dans un premier temps, on a colporté : alors qu’il briguait un troisième mandat [1] au nom du Mouvement vers le socialisme (MAS), Evo Morales a été déclaré vainqueur au premier tour de l’élection présidentielle d’octobre 2019 ; l’opposition a dénoncé une fraude immédiatement confirmée par l’Organisation des Etats américains (OEA). Tandis qu’éclataient de violentes manifestations et des affrontements entre partisans et détracteurs du chef de l’Etat, celui-ci, lâché par la police et l’armée, a finalement « démissionné » avant de « s’enfuir » au Mexique, puis en Argentine, en compagnie de son vice-président Álvaro García Linera. Des démissions en cascade ayant créé un vide de pouvoir à la tête de l’Etat, la deuxième vice-présidente (de droite) du Sénat Jeanine Añez a prêté serment, sans quorum (mais avec la bénédiction des militaires), le MAS ne s’étant pas joint à la session du Parlement.

Suite à ces événements, les gauches bolivienne et latino-américaines ont clamé dans le désert en dénonçant un coup d’Etat. L’usine à dénigrement tournait alors à plein régime, mettant fondamentalement en cause les errements d’Evo Morales et de son parti. Pourtant, des études menées par des chercheurs d’organismes et universités étrangères indépendants confirmèrent rapidement que les rapports ayant conduit aux accusations de trucage de votes étaient faux. N’en déplaise à l‘OEA, à Washington, à l’Union européenne et à leurs associés, Morales, en 2019, avait bel et bien été réélu [2].
Cette affirmation fit généralement hausser les épaules. Disons… jusqu’au 18 octobre 2020. Ce dimanche, « surprenant tout le monde (…) aucun sondage, aucune analyse (n’ayant) prévu un tel scénario [3] », Luis Arce, candidat du MAS et dauphin de l’ancien chef de l’Etat, remporta la nouvelle élection présidentielle, dès le premier tour, avec plus de 55 % des voix ! A l’issue des législatives, le MAS retrouvait la majorité absolue dans les deux chambres du Parlement, onze mois après avoir été chassé du pouvoir, soi disant à cause de « ses dérives et de son mépris de la démocratie ».

Sale temps pour certains érudits. Tel qui, à l’extrême gauche (Patrick Guillaudat), travaillait l’opinion, de concert avec la meute, au moment de la curée – « La fraude est inexcusable car, outre l’usurpation démocratique qu’elle représente, elle est en grande partie la source de nouveaux malheurs qui risquent de s’abattre sur le peuple bolivien » – effectue un triple saut périlleux pour tenter de retomber sur ses pieds et dans le sens du vent : « Le coup d’Etat a réussi sur la base de fausses informations propagées par l’OEA, relayées et amplifiées par les médias [4]. » Des médias qui, dans ce cas précis, ont le dos large, mais qu’on ne se croira pas obligé de défendre ici. Du Times étatsunien – « Comment l’ambition d’Evo Morales a contribué à sa chute » (11/11/19) – aux français Le Monde – « Les erreurs d’Evo Morales » (15/11/19) – ou Le Point – « L’effondrement du mythe Evo Morales » (19/11/19) –, nul n’a évoqué ni dénoncé l’existence d’un « coup d’Etat ».

A quelques jours de l’élection d’octobre 2020, à laquelle l’ex-chef de l’Etat, réfugié en Argentine, ne peut participer, Le Monde en rajoute encore une couche en évoquant « l’icône déchue »  : « La chute de la maison Morales » (4-5/10/20). Quand Luis Arce l’emporte, le quotidien du soir, pris à contrepied, cherche une porte de sortie : « En Bolivie, le MAS a survécu à Evo Morales et il a gagné sans lui » (27/10/20).

S’il fallait résumer l’ambiance, on se référerait à un couple médiatique particulièrement à la mode : Pablo Stefanoni (argentin) et Fernando Molina (bolivien). Ni l’un ni l’autre ne soutiennent explicitement la droite et encore moins l’extrême droite. Toutefois, le premier a inventé l’expression « national-stalinisme » pour qualifier le Venezuela bolivarien ; le second a repris l’expression pour l’appliquer à la Bolivie, l’explicitant ainsi : « (…) un anti-impérialisme stéréotypé, enclin à des théories de conspiration fantaisistes, peu attaché à la démocratie et avec une tendance à organiser des purges internes [5] » Stefanoni préfère les mots « crise », « chute », « fantasmes de la gauche », « caudillisme » (d’Evo Morales) au terme coup d’Etat. En janvier 2020, alors que la gauche bolivienne réclame à grands cris le départ d’Añez et des élections, Molina peaufine son argumentation : « Les illusions sur un “miracle électoral”, que nourrit Morales en exil, sont vaines. Les difficultés que connaît aujourd’hui son mouvement se répéteront tout au long de la campagne. La défaite du MAS est profonde et sera durable (et elle est en partie due aux erreurs personnelles de Morales, ce qu’il ferait bien d’accepter) [6] ».
On pourrait se contenter de pouffer devant une capacité d’analyse si cruellement démentie par les faits. Toutefois, si nous nous attardons ici sur les duettistes Stefanoni et Molina, c’est qu’on retrouve leurs articles, omniprésents, signés conjointement ou individuellement, dans (entre autres !) Nueva Sociedad (liée à la social-démocratie allemande [7]), Médiapart (publication « attrape-tout »), Attac et le Centre tricontinental (alter-mondialisme raisonnablement « intégré »), Le Monde et El País (chiens de garde du système) et… A l’Encontre (extrême gauche post-trotskiste). Une unanimité symptomatique du confusionnisme idéologique et du brouillage politique de l’époque.

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PETRE Gautier
3 jours il y a

Merci pour cet article,
Peux tu parler dans une future vidéo du président Bolivien ? Il fait un discours magnifique:

https://youtu.be/R0R1_FWZ2vk

Keep going Vincent!

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