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La révolution jaune

Casse, mensonges et idéaux

En trois samedis, trois simples samedis, le quinquennat d’Emmanuel Macron, qui n’avait même pas achevé sa deuxième année, s’est effondré. Effondré sous les coups de boutoir de manifestants envenimés par l’absurde surdité d’un régime qui croyait pouvoir continuer à ignorer éternellement les revendications des victimes de la crise, de sa crise. Il a fallu que le cyclone social se rapproche du Triangle d’or du VIIIème arrondissement, celui des lieux de pouvoir, pour que les oreilles se débouchent et que les sourds entendent.

La première réaction après l’action du 17 novembre fut la promesse d’avoir été « entendus » par Numéro Deux. Traduction en français : fin de non-recevoir. La deuxième réaction a été celle du cap dans un discours de Numéro Un le 27 novembre, trois jours après le deuxième samedi d’émeutes. Numéro Un a fixé « le cap de la transition énergétique » et défini « la méthode de construction d’un pacte de la conversion écologique en France ». Traduction : on n’accorde rien aux terroristes habillés de jaune. Ces derniers tenaient pourtant Paris entre leurs mains et les forces de l’ordre étaient dépassées. Devant la fermeté du pouvoir, les mutins ont élevé le niveau de violence le 1er décembre. Finalement, quatre jours plus tard, poussé par un Numéro Un peu valeureux, Numéro Deux lâchera un « moratoire » sur la hausse du prix des carburants et trois mesurettes.

Les Russes sont entrés dans Berlin

Combien faudra-t-il d’émeutes pour que Numéro Deux transforme ce sursis de six mois, absolument ridicule compte tenu de la tension, en annulation pure et simple des taxes ? Personne ne le sait : les Russes sont entrés dans Berlin et le bunker communique avec parcimonie. Ce n’est pas faute d’avoir essayé de raisonner les taupes qui s’y terrent : les députés d’opposition ont défilé mercredi 5 décembre à la tribune de l’Assemblée nationale pour demander à la Macronie de céder sur des points de pouvoir d’achat, ce qui équivaut à perdre la face.

Les observateurs politiques de tous bords reconnaissent que la stratégie de négociation du régime avec les preneurs d’otage (l’otage étant les Champs-Élysées, et peut-être demain le palais de l’Elysée) a été catastrophique. La morgue traditionnelle des élus s’est matérialisée en scènes de guerre dans les rues de la capitale. Ce qui avait fonctionné jusqu’à présent ne fonctionne plus : les Gilets jaunes ont abattu un mur symbolique, celui du respect des institutions et de ses représentants. Un ministre, un Premier ministre, un président n’ont plus de valeur à leurs yeux, et ne parlons pas des députés. Ils sont redevenus des hommes, qui tiennent la barre, mais d’un bateau ivre.

Le navire France tangue

Les Gilets secouent le cocotier du système et les ananas commencent à tomber. Après le recul gouvernemental, des voix suggèrent le remplacement de Numéro Deux par un général (viré par Numéro Un en 2017)… pas très gaulliste dans l’âme. Dirigée par un adolescent immature, la France fantasme l’homme providentiel qui saura la prendre et incarner le retour de l’Ordre. Le coup d’Etat du général de Gaulle date de 1958 et marque le début de la Ve République qui s’achève 60 ans plus tard.

Dans la lunette des anti-Macron, les 309 députés « En marche » qui ont depuis le premier jour montré leurs limites. Les voilà changés en morts-vivants, malgré leur présence pléthorique dans les travées, par d’anciens ministres qui appellent à leur élimination par le couperet de la dissolution. Et à quoi mènerait une dissolution ? A une redistribution des cartes dans un jeu politique que la base ne reconnaît plus et dans laquelle elle ne se reconnaît pas. La base desFrançais, pas la base des partis politiques et des syndicats qui sont dans un sale état.

Train d’enfer

Tous ont raté le train des Gilets jaunes, même les réputés idéologiquement proches du mouvement, les France insoumise et les Rassemblement national. Eux seuls peuvent en tirer avantage, les autres ont presque disparu. La récolte des ananas tombés du cocotier du système approche. Les fruits mûrs tomberont à la fin mai 2019 lors des élections européennes. Si Macron tient jusqu’à cette date, et qu’il reçoit une raclée mémorable, peut-on imaginer une cohabitation avec Mélenchon, le système faisant un blocage sur Marine Le Pen ? Mais Macron tiendra-t-il jusque-là ?

Le bankster frêle ne semble pas armé pour braver pendant six mois des conditions météorologico-politiques extrêmes.Macron est l’inverse intégral du loup de mer breton à la peau tannée par les vents qui mâchouille de la chique. Donné pour politiquement mort par un nombre inquiétant de spécialistes, le président élu par les médias et le Medef (Mouvement des entreprises de France) va devoir montrer une autre trempe. Il ne s’agit plus de pacifiques bains de foule organisés par ses propres services devant les caméras amies de BFM TV, la chaîne de propagande continue.

Des Conti aux Gilets

Des rumeurs fuitent depuis 48heures sur un changement de régime possible, mais les institutions françaises sont solides : on ne dégage pas un président élu à 66% comme on licencie un simple ouvrier de chez Conti. L’usine Continental de Clairoix dans l’Oise faisait encore travailler 1113 salariés en 2008. Malgré un investissement de modernisation et une garantie d’emploi jusqu’en 2012, la direction décida de fermer l’usine en 2009. La multinationale Continental AG (208 000 employés dans 55 pays), le constructeur de pneumatiques le plus rentable du monde, augmentera d’autant sa production de pneus à Timisoara, en Roumanie. Le malheur des uns fait le bonheur des autres, en régime capitaliste. Le Conti français touchait1900 euros par mois avec les primes, le Conti roumain 350.

Le plan social a consisté en une prime de départ de 50 000 euros par licencié (la direction voulait leur en donner 17 000), négociée de haute lutte après de nombreuses manifs. Il faudra le saccage de la sous-préfecture de Compiègne le 21 avril 2009 pour que la compagnie cède un mois plus tard. Le ministre de l’Intérieur de l’époque,Michèle Alliot-Marie, condamnera la violence ouvrière et « ces débordements portant atteinte à des bâtiments et biens publics ». Faut-il comprendre que les hommes comptent moins que les pierres ?

Traduction : le combat, ça peut rapporter. Les Gilets jaunes mettront pour leur part le feu à la préfecture du Puy-en-Velay. Et Macron y sera hué lors de sa visite le mardi 4 décembre. N’ayant toujours rien compris à l’esprit des Gilets jaunes et donc à l’esprit français, le président-de-plus-grand-monde a promis « la plus grande fermeté dans les suites judiciaires à venir ». L’action des Contis avait été criminalisée et leur révolte matée par la fatigue et l’argent. LesGilets jaunes savent ce qui leur reste à faire…

Paris et le désert français

Le débat sur la légitimité et les limites de la lutte sociale s’ouvre à nouveau. Un travailleur français licencié par la mondialisation ou la finance, par le marché ou le politique a-t-il le droit d’utiliser la violence pour se défendre ? Sinon, que lui reste-t-il ? Les plateaux télé pour pleurer ? Les élections ?Mais cela fait des années que les changements d’équipe ne changent rien pour les Français en cours de déclassement, au contraire. Ironie de l’histoire, la« start-up nation » chère au jeune président banquier subit sa première grande grève. Les tueurs de coûts ont oublié que derrière les« coûts », il y avait des hommes, des familles, des villages, des régions, fussent-ils éloignés de Paris.

Chaque réflexion politique jetée en l’air finit toujours par retomber sur ses deux France : celle des diplômés du supérieur pour qui le pays doit s’intégrer coûte que coûte à l’économie libérale mondialisée, et celle des moins diplômés qui ne peuvent pas suivre ce train d’enfer. Plus le train va vite, moins les gens peuvent y monter. Il y a ceux qui voyagent, et ceux qui regardent les autres voyager.Aujourd’hui, le train français est arrêté sur la voie, des rails ont été arrachés, les maquisards en jaune ont pris d’assaut le train, et remontent vers le wagon de tête…

Pour aller plus loin : notre reportage sur l’acte III de la révolte des gilets jaunes

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kostas49Jacques AbeltrekLaurentFJuan54 Auteurs de commentaires récents
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Juan54
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Juan54

Très belle plume et belle conclusion avec la métaphore du train. Je viens de la campagne et je suis cadre aujourd’hui. Je comprends parfaitement ce soulèvement. Les français du quotidien sont prit en étaux entre les racailles d’en haut et les racailles d’en bas et on leur demande de la fermer en étant plus représenté.

LaurentF
Membre
LaurentF

Merci pour cet article, qui résume très bien la situation catastrophique que les zélites ont réussi à mettre en place… Bravo à tous les Gilets Jaunes dont je suis, soutien total à ce mouvement – dans sa composante pacifique mais déterminée – et aux médias honnêtes et indépendants comme Le média pour tous.
Et un oubli: il n’y a pas de mention de l’auteur de l’article (rédaction du média pour tous, VL, …) .

trek
Invité
trek

Salut Vincent,
respect pour tout ton travail ardu qui paie, tu es tenace un vrai gaulois 🙂 Que Dieu te protège.
les Français en ont ras le bol tout cela finira mal, ne va plus sur Paris on a besoin de ton fantastique travail 🙂

Jacques Abel
Invité
Jacques Abel

Bonjour à tous, Il y a 113 ans aujourd’hui, était votée la loi de la séparation de l’Église et de l’État, censée mettre fin aux tensions existantes entre ces deux pouvoirs qui régissaient la vie des Français. Ce jour, lendemain d’une démonstration mesurée mais déterminée du peuple quant au magistère moral qui conduit la politique nationale, et face aux nombreuses mises en garde aux accents quasi insultantes à l’endroit des manifestants, provenant de leaders d’opinion ayant comme point commun d’être sclérosés dans une vision communautaire sur tous les sujets auxquels ils réfléchissent, des propos qu’il n’est nul besoin de rappeler… Lire la suite »

kostas49
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kostas49

Nous sommes dans une perspective historique. L’État profond français (Deep State aux États-Unis) semble avoir déclenché, volontairement ou involontairement, peu importe, le mouvement des gilets jaunes. Celui-ci dispose d’une fenêtre de tir courte, celle qui peut nous permettre, enfin, de nous émanciper politiquement. La France, les français, sont des guerriers, héritiers du royaume de France, je n’en doute pas !

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