Les révélations de Daniel Hale sur le crime aveugle des drones américains


De Chris Hedges, traduit par Les Crises

Daniel Hale a révélé le meurtre généralisé et aveugle de non-combattants dans la guerre mondiale des drones américains. Pour son héroïsme, il a été condamné à 45 mois de prison tandis que ceux qui dirigent ces crimes de guerre continuent leur folie meurtrière.

[Rappel : L’Espionage Act of 1917 est une loi fédérale des États-Unis adoptée le 15 juin 1917, peu après l’entrée des États-Unis dans la Première Guerre mondiale. Elle a été modifiée à maintes reprises au fil des ans. Elle était destinée à empêcher toute tentative de gêne avec les opérations militaires américaines comme le soutien d’ennemis du pays pendant la guerre, la promotion de l’insubordination dans l’armée américaine ou l’interférence du recrutement militaire américain. De plus en plus de “lanceurs d’alerte” (whistleblowers) ont été et sont poursuivis sur la base du Espionage Act depuis l’entrée en fonctions de Barack Obama, NdT]

Daniel Hale, un analyste du renseignement de l’armée de l’air en service actif, était debout, sanglé dans son uniforme militaire lors du campement Occupy du parc Zuccotti en octobre 2011 [Occupy Wall Street (OWS) ou Occupy New York (en français : « Occupons Wall Street/New York » est un mouvement de manifestation de contestation pacifique dénonçant les abus du capitalisme financier, NdT]. Il tenait, bien haut, une pancarte sur laquelle on pouvait lire « Libérez Bradley Manning », alors que ce dernier n’avait pas encore annoncé sa transition de genre.

Il posait là un singulier geste plein de conviction que peu d’hommes en uniforme ont eu le cran de reproduire. Il avait pris une semaine de congé pour rejoindre les manifestants dans le parc. Il était présent à 6 heures du matin le 14 octobre lorsque le maire Michael Bloomberg a fait sa première tentative pour faire expulser le parc. Il s’est montré solidaire des milliers de manifestants, parmi lesquels de nombreux travailleurs syndiqués des transports en commun, des enseignants, des Teamsters [syndicat des conducteurs routiers américains, NdT] et des employés des communications, qui formaient un cordon autour du parc. Il a regardé la police alors que celle-ci se repliait aux acclamations de la foule. Mais cet acte de bravoure et de courage moral ne constituait qu’un premier pas.

À l’époque, Hale était en poste à Fort Bragg. Quelques mois plus tard, il a été affecté à la base aérienne de Bagram, en Afghanistan. Plus tard, il devait apprendre qu’alors qu’il se trouvait à Zuccotti Park, Barack Obama donnait l’ordre d’une attaque de drone à quelque 12 000 miles de là, au Yémen, tuant Abdulrahman Anwar al-Awlaki, le fils de 16 ans du religieux radical et citoyen américain Anwar al-Awlaki, qui lui, avait été tué par une attaque de drone deux semaines plus tôt. L’administration Obama a affirmé que l’attaque visait le chef d’Al-Qaïda dans la péninsule arabique, Ibrahim al-Banna, dont elle pensait, à tort, qu’il se trouvait avec le garçon et ses cousins, qui ont tous été tués dans l’attaque. Ce massacre d’innocents a été rendu public, mais il y a eu des milliers d’autres attaques de ce type qui ont tué aveuglément des non-combattants et qui étaient uniquement connues de Hale et des personnes ayant des accréditations de haute sécurité.

À partir de 2013, Hale, alors qu’il travaillait comme entrepreneur privé, a divulgué au journaliste d’investigation Jeremy Scahill quelque 17 documents classifiés sur le programme de drones, bien que le journaliste ne soit pas nommé dans les documents judiciaires. Les documents divulgués, publiés par The Intercept le 15 octobre 2015, révélaient qu’entre janvier 2012 et février 2013, les frappes aériennes des opérations spéciales américaines avaient tué plus de 200 personnes. Parmi celles-ci, seules 35 étaient les cibles visées. Selon les documents, sur une période de cinq mois d’opération, près de 90 % des personnes tuées par les frappes aériennes n’étaient pas les cibles visées. Les morts civils, généralement des passants innocents, étaient systématiquement classés comme « ennemis tués en action. »

Le 31 mars, Hale a été contraint par le ministère de la Justice de Biden de plaider coupable d’un chef d’accusation de violation de l’Espionage Act, une loi adoptée en 1917 et destinée à poursuivre ceux qui transmettaient des secrets d’État à une puissance hostile, mais non ceux qui exposent au public les mensonges et les crimes du gouvernement. Dans le cadre d’un arrangement, Hale a reconnu avoir « conservé et transmis des informations relatives à la sécurité nationale » et avoir divulgué 11 documents classifiés à un journaliste. Il est détenu à la prison d’Alexandria, en Virginie, et attend le verdict de son procès le 27 juillet. S’il avait refusé le plaider coupable, il aurait pu passer 50 ans en prison. Il risque actuellement jusqu’à dix ans de prison.

Il est tragique de constater que son cas n’a pas suscité l’attention qu’il aurait dû. Lorsque Nick Mottern, de la campagne « Interdiction des drones tueurs », a accompagné des artistes projetant l’image de Hale sur les murs du centre-ville de Washington, il a constaté que tous ses interlocuteurs étaient peu au courant du sort de Hale. D’éminentes organisations de défense des droits humains, telles que l’ACLU [Union américaine pour les libertés civiles] et PEN [organisation littéraire et des droits humains internationale], sont restées largement silencieuses et peu impliquées. Le groupe Stand with Daniel Hale a appelé le président Biden à gracier Hale et à mettre fin à l’utilisation de l’Espionage Act pour punir les lanceurs d’alerte, il a aussi organisé une campagne épistolaire pour demander au juge de faire preuve de clémence et a collecté des dons pour le fonds juridique de Hale.

« Daniel Hale est l’un des lanceurs d’alerte les plus déterminants », a déclaré Edward Snowden lors d’une table ronde organisée le 1er mai à l’université du Massachusetts-Amherst à l’occasion du cinquantième anniversaire de la publication des Pentagon Papers. « Il a tout sacrifié – une personne incroyablement courageuse – pour nous dire que la guerre des drones, qui, vous savez, pour tout le monde est tellement évidente, mais que le gouvernement continuait encore à nier officiellement de tant de façons, est là, elle est en cours, et que 90 % des victimes sur une période de cinq mois étaient des innocents ou des passants ou n’étaient pas la cible de la frappe du drone. Sans la voix de Daniel Hale, il nous serait impossible d’en apporter la preuve, nous ne pourrions rien prouver. »

S’exprimant sur Democracy Now ! avec l’animatrice Amy Goodman quelques semaines plus tard, Daniel Ellsberg a reconnu que Hale « a agi de manière vraiment admirable, comme très, très peu de fonctionnaires l’ont fait en affichant le courage moral nécessaire pour se dissocier des activités criminelles et des activités illicites de leur propre administration, et pour leur résister, tout en les dénonçant. »

Hale ayant été inculpé en vertu de l’Espionage Act, il n’a pas été autorisé à expliquer ses motivations et ses intentions à la cour, à la différence d’autres lanceurs d’alerte, dont Chelsea Manning, Jeffrey Sterling, Thomas Drake et John Kiriakou, qui a passé deux ans et demi en prison pour avoir dénoncé la torture systématique de suspects détenus dans des sites noirs. Il n’a pas non plus été en mesure de fournir à la cour les preuves que le programme d’assassinat par drone a tué et blessé un grand nombre de non-combattants, dont des enfants. Il a été jugé dans le district Est de la Virginie, dont une grande partie de la population a des liens avec l’armée ou la communauté du renseignement, et dont les tribunaux sont devenus tristement notoires pour leurs sentences extrêmement rigoureuses prononcées au nom du gouvernement.

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