Entre sentiment d’être « bâillonné » et peur de la prison, les interdictions de manifester étouffent le mouvement social


Par Stéphane Trouille pour Bastamag

Depuis le mouvement des Gilets jaunes, les peines d’interdiction de manifester se sont multipliées. Le dispositif s’ajoute à un arsenal de plus en plus fourni pour empêcher les rassemblements et la contestation sociale. Témoignages.

« Je vis à la campagne, où on est isolé les uns des autres ici. Quand on est en manif, on voit qu’on est là ensemble. Étant privée de manifestation, je suis aussi privée de cette euphorie. » Maria, boulangère, habitante de la région de Die (Drôme) est interdite de manifestation depuis le 26 décembre 2018, pour trois ans. Elle aurait pourtant aimé participer aux rassemblements pour la sauvegarde de la ligne ferroviaire de la vallée de la Drôme et contre la fermeture de la maternité de Die. « Cela me révolte, je ne peux pas rester inactive face à cette injustice. Mais je ne peux plus m’exprimer dans la rue aux côtés des autres habitants. »

Le 8 décembre 2018, Maria s’était rendue à un rassemblement des Gilets jaunes, devant un centre commercial de la périphérie de Valence, pour participer dans la foulée à la marche pour le climat. Mais une bagarre éclate entre deux personnes au début de l’événement. Maria s’interpose dans ce qu’elle pense être une rixe. Sauf que l’une des deux personnes n’est autre que le directeur départemental de la sécurité publique de la Drôme. Maria est interpellée, placée en garde à vue puis mise en examen pour violence en réunion sur personne dépositaire de l’autorité publique. Refusant la comparution immédiate, elle est placée, comme ses trois coprévenus, en détention préventive, malgré son casier judiciaire vierge.

C’est l’affaire dite des « quatre de Valence ». Tous sont condamnés à de la prison ferme et à une interdiction de manifester. Maria écope de neuf mois de prison dont trois ferme et de 1000 euros de dommages et intérêt. La peine d’interdiction de manifester entre en vigueur le jour même de l’audience, mais Maria ne sait pas encore comment seront appliqués les trois mois de prison ferme. Elle regrette aujourd’hui de ne pas avoir fait appel : « Il devient dangereux de manifester et, en plus, on se prend des peines complémentaires hallucinantes. On m’a bâillonnée, ce n’est pas juste. »

Un fauteuil roulant considéré comme « arme par destination »

Dans notre enquête sur « Les Gilets jaunes face à la justice »basta ! avait analysé 700 condamnations dans les mois qui ont suivi le début du mouvement. Parmi elles, plus de 100 comportaient des peines d’interdiction de manifestation ou de séjour. Selon le syndicat des avocats de France, il y en aurait eu plusieurs centaines.

Odile Maurin en a aussi fait les frais. Jusqu’au 30 mars 2019, cette habitante de la région de Toulouse, conseillère municipale de la liste Archipel citoyen depuis juin, assure avoir entretenu « de bonnes relations avec les institutions ». La quinquagénaire est connue pour son engagement en faveur des personnes en situation de handicap. Elle-même ne peut se déplacer sans son fauteuil roulant. « J’organisais régulièrement des opérations de verbalisation des stationnements interdits sur les places handicapés avec le directeur de cabinet du préfet, la police nationale, et la police municipale », rapporte la présidente – bénévole – de l’association Handi-social. Puis elle s’est jointe au mouvement des Gilets jaunes.

Lors d’une manifestation toulousaine, les forces de l’ordre ne lésinent pas sur le recours aux grenades lacrymogènes et au canon à eau. Odile Maurin se place face au camion qui asperge les manifestants, pour l’empêcher d’avancer. Les forces de l’ordre tentent de la dégager. L’un des policiers finit par s’emparer de la commande du fauteuil roulant. « Au lieu d’aller tout droit, mon fauteuil s’est retrouvé propulsé sur le véhicule de police. Je me suis retrouvée la jambe prise entre le fauteuil roulant et le véhicule, j’ai eu des fractures au tibia », témoigne-t-elle. Elle est prise en charge par les « street medics » et mise en garde de vue sur le trottoir même. Faute d’ambulance adaptée pour la transporter, elle est laissée libre et convoquée quelques jours plus tard. Elle se rend au rendez-vous confiante, sans son avocat, tellement l’affaire lui paraît fantaisiste.

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